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1870

STRASBOURG

Émile BERGERAT

Moi, je vous dis ceci, Vandales, A vous, qui, dans notre Paris, Faites goûter à vos sandales Ce sol que vous n'avez pas pris !

Moi, poète, dont l'âme esc faite De la poussière d'un prophète, Et dont le délire invaincu Devance tout, âge et science,

Et ressemble la conscience D'un avenir déjà vécu : — Par ces Villes symbolisées Qu'on voile à vos yeux éhontés,

Et dont les spectres confrontés Vous parquent aux Champs-Élysées ; Au nom des trois jours étouffants Où nous avons à nos enfants

Enseigné leur future histoire Et le nom du vainqueur piteux Qui leur paraissait si honteux De son triomphe expiatoire ;

Au nom de votre odeur d'ennui, De votre servilité plate, Et de cette épaisse omoplate Où le bâton se sent chez lui ;

Malgré le démon qui vous mène Comme les serfs de son domaine, Et ce hasard à court délai Qui met le sceptre de la terre

Aux mains d ?un peuple prolétaire Ne pour manier le balai ; Mais aussi, soldats d'étrivières, Au nom du sang, limon amer,

Que les fleuves, où boit la mer, Boivent aux urnes des rivières ; Au nom d'un sombre souvenir ; Au nom d'un plus sombre avenir,

D'une haine que rien n'apaise Dans sa mortelle hérédité !— Je vous ai vus ! J'ai médité !… — L'Alsace restera française !

Console-toi, Strasbourg ! Tu prends Un esclavage à courte haleine ! Si les montagnes les font grands, Nous les avons vus dans la plaine !

Ils sont sortis de leurs forêts ; Nous les avons toisés de près : Console-toi, Metz, avec elle ! Leur orgueil n'est que vanité :

On te rend ta virginité, S'ils te l'ont prise, elle est pucelle ! Patience ! on en voit le fond De ces rêveurs ! On les mesure,

Ces guerriers de comptoir qui font La guerre comme on fait l'usure ! Ces lourds chevaucheurs de brouillard, Si ferrés sur le milliard,

L'histoire sainte et les cédules ! Gens d'esthétique, au parler lent, Qui, pour fonder leur Vaterland, Avaient besoin de nos pendules !

Ah ! oui, vous nous appartenez, Villes sublimes et bénies ! Il est tramé par des génies, Le fil par où vous nous tenez !

Vous êtes bien filles de France Par la gloire et par la souffrance ; Vous portez, Ô cœurs fraternels, La cicatrice de famille

Où l'on reconnaît toute fille De ses dévoûments éternels ! Dans quelque piège où l'on t'attire, Alsace, tu nous appartiens,

Et nous nous déclarons les tiens, Et nous adoptons ton martyre ! Quels que soient les derniers effets Des supplices ou des bienfaits

Sur leur constance ou sur la tienne, Tant que ton front pâle et charmant Portera le pied allemand, La France se fait alsacienne !

Comme en Israël autrefois, Strasbourg sera la Ville sainte ! Ceux-là seront Français deux fois Qui seront nés dans son enceinte.

Capitale de nos douleurs, C'est à Strasbourg, et non ailleurs, Que nous transférons la patrie ; Et de ce membre mutilé

Tout le corps se dit exilé, Toute vitalité flétrie ! Nos poumons ne respirent plus L'air restreint de la délivrance !

Déchirez les pactes conclus : C'est à Strasbourg que dort la France ! C'est nous qui sommes prisonniers : A Strasbourg sont les pigeonniers

Où retourneront les colombes ! C’est l'air de Strasbourg qu'il nous faut ! Strasbourg toujours, Strasbourg bientôt ! Là sont nos foyers — ou nos tombes !

Défense de rire ou d'aimer Aux enfants qui n'ont plus leur mère Et défense aussi de semer Même au terrain de la chimère !

Défense de lever les yeux Sur les portraits de ces aïeux Qui cessent d'être les ancêtres D'une race sans feu ni lieu,

Qui laisse l'autel de son dieu Servir d'écurie à des reîtres Vin de la vengeance ! vieux vin Dont la haine a planté la vigne !

Celui qui t'a nommé divin T'a trouvé du mot un nom digne. Quand un peuple en est altéré, Malheur 'a ceux qui l'ont tiré !

Sous la langue qui le fustige, Il fermente et devient du sang ! Et l'épouvante alors descend Tous les escaliers du vertige !

Vigne ! hâte-toi de mûrir ! Car notre haine est bien âgée ! Car nous ne voulons pas mourir Avant de t'avoir vendangée !

Soleil, quintuple tes rayons ! Et nous, pour une heure, enrayons Sur la pente de l'espérance, Et berçons le temps irrité ! —

Dieu sera dans l'obscurité Le jour où s'éteindra la France !

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