Je n'en veux plus avoir ! — Je jure Que, même en flattant ceux d'autrui, Je ne lui ferai pas l'injure D'en aimer un autre après lui !
N'en pas avoir : c'est plus facile ! A la longue le cœur se prend, Puis un beau jour on se surprend A pleurer comme un imbécile
Parce qu'il est mort !— Au surplus C'en est assez : mon âme est lasse ! Des amis, soit ! Des enfants, passe ! Mais des chiens, je n'en aurai plus !
J'aurais moins pleuré ma maîtresse ! Ah ! pauvre bête ! Ami Bistu ! Ceux qui riront de ma détresse Sont ceux qui jamais n'en ont eu !
J'ignore s'il était de race ! Plus d'une fois, le cher petit, Il resta sur son appétit, Car sa pâtée était peu grasse !
Mais son œil amical brillait Dans son poil noir taché de jaune, Content comme celui d'un Faune Qui vient de se griser de lait !
Mais je sais qu'il avait une âme Et plus d'esprit dans son cerveau Que le marchand de vin infâme Qui le fait passer pour du veau !
Et qui, pour nourrir quelques pleutres, Francs-tireurs très-irréguliers, Qui ne sont que des chapeliers Faisant la réclame à leurs feutres,
Tient son pauvre corps exposé Sur le gril qui lui sert de fosse, Et cherche à convertir en sauce Son pauvre sang décomposé !
Puissiez-vous, Hurons ! Câfres ! ! Kurdes ! ! ! Effroyables gloutons des morts, Sentir dans vos ventres absurdes Aboyer l'éternel remords !
Et dévorés par l'incendie Du mal, idoine aux animaux, Et qu'au dam de tous autres maux On appelle : la Maladie ;
Dans les sursauts extravagants D'une rage extraordinaire Crever en mordant jusqu'aux gants D'un élève vétérinaire !
Non, c'est vrai, j'ai tout supporté : Le froid, la famine, l'absence ! Et j'ai souffert avec décence, Comme on dit, pour la liberté !
Simple poëte et sans riposte Contre les bombes des Pervers, Je leur ai fait, par ballon-poste, Tomber sur le casque — mes vers !
L'épithète est un fulminate Quand le poëme est un canon ; En touchant les noms elle éclate ! J'ai touché déjà plus d'un nom !
J'ai cessé de lire un poëte Parce qu'il était Allemand ! Et je le prononce : Go-êthe, Pouvant faire différemment !
En aurai-je encor le courage ? Nous étions deux ! — Me voilà seul ! L'ami Bistu dans son linceul Emporte une part de ma rage !
Hélas ! j'ai le cerveau perclus ! Le journalisme est mon refuge ! Mon ami ne m'inspire plus ; Je n'ai plus mon ami pour juge !
Si vous voulez me lire encor, Rouvrez-moi d'abord cette tombe ! Quand il aboyait à la bombe, Ma rime avait le son du cor !
S'il rongeait un os plein de moelles Sur son oreiller de duvet, Du coup de pied qu'il recevait Je m'élançais jusqu'aux étoiles !
Vous dites :— Il grondait !-Nenni ! Heureux de ma sainte colère Il revenait, chien exemplaire, Jusqu'à ce que l'os fût fini !
Alors, rêvant à quelque chienne Idéale du Pays Bleu, Il s'endormait, l’œil sur le feu, Mêlant sa pensée à la mienne ! —
Il naquit d'un père inconnu, Comme bien d'autres plus célèbres ! Mais comme il était malvenu On voulut le rendre aux ténèbres.
J'intervins, et l'on m'en fit don. Dans ma naïve inadvertance Pour aller lui quérir pitance Je le mis sous mon édredon.
Il en prit l'habitude tendre ; Et, jusqu'à son dernier soupir, C'était là qu'il allait s'étendre Lorsqu'il désirait s'assoupir !
Je lui donnai du lait d'ânesse, Cognac du faible, et, mis en goût, Bistu n'y chercha point finesse : C'était un cœur simple. Il but tout !
Puis il bâilla ! Panégyrique Si délicat de mon bienfait, Que je compris qu'il était fait Pour être le chien d'un Lyrique !
Nous nous aimâmes de ce temps, Sans autre motif, ce me semble ! Et, lorsque revint le printemps, Nous courûmes les bois ensemble.
Comme un maître et son écolier Nous butinions de cime en cime, Moi, sans chagrin, lui, sans collier, Cherchant son os, et moi, ma rime !
Jours heureux, vécus désormais ! Avec eux ma jeunesse est morte ! L'avenir nous rend-il jamais Ce que le passé nous emporte ?
Ensemble plus ne reverrons Tous ces chers sentiers d'aventure ! La Seine n'a plus sa ceinture, Paris n'a plus ses environs !
Paris n'a plus ses environs ! Et l'on n'entend plus sur la Seine Chanter les joyeux avirons Qui faisaient pleurer Henri Heine !
Heine,— l'Allemand converti ! Qui même en proie à la souffrance Riait du bon rire de France, Ne nous avait pas averti
Que messieurs ses compatriotes, Si doux et si conciliants Quand on leur commandait des bottes, Viendraient bombarder leurs clients !
Sois prêt à tout !-Oh ! qu'il est sage Ce vieux dicton de nos aïeux ! La fraise du bois de Bayeux A disparu du paysage !
Avec elle ils ont dévasté Les guinguettes et les tonnelles ; A la porte des bals d'Été Ils ont posé des sentinelles !
Van-der-Thann y montre à Steinmetz Ce qu'on fait de soi quand on polke, Et Frédéric, vainqueur de Metz, Explique Offenbach à de Moltke !
Le moment est bon pour partir D'un monde qui s'en va lui-même ! Et tu meurs,— ô chien de Bohême, Avec tout un peuple martyr !
Voici venir les races tristes ! Et la bière a vaincu le vin ! Nous avons trop ri de Chauvin Et trop aimé les guitaristes !
C'est fini ! nous ne rirons plus ! L'avenir est aux brasseries ! Adieu, folles rêvasseries, Il nous faut des arts absolus !
On nous permettra l'harmonie Sérieuse !— et point ce faux art Qui fit tant de tort à Mozart En latinisant son génie !
Vainqueur enfin de « l'Air du Tra ! » Le Panthéisme à grand orchestre Deviendra le nec plus ultra De notre paradis terrestre !
Et par leurs gâchis étonnants, De la cimaise jusqu'aux cintres, Les peintres teutons-teutonnants Remplaceront les autres peintres !
Et nos pinceaux s'inspireront De ce maître au concept étrange Qui représenta Michel-Ange Avec une chandelle au front !
Sur les bancs de chaque Lycée — Ou tout élève aura son bock ! — L'Iliade sera Klopstock, Et le second Faust, l'Odyssée !
Et les recteurs, le nez en l'air, N'auront à réprimer d'émeute Qu'entre les partisans de Goethe Et les partisans de Schiller !
Là se bornera toute étude Et tout doctorat,— à savoir : — Sortir enfin d'incertitude Sur le rang qu'ils doivent avoir !
Si Schiller doit tenir la palme Quand Goethe la mérite autant !— Une pipe d'honneur attend Celui qui gardera son calme !
Puis, comme il faut désabrutir Graduellement la jeunesse, Les grands à l'école du tir Iront exercer leur finesse !
Et berceront, près des tambours Et des projectiles coniques Leur esprit de topinambours Et leur grâce de mécaniques !
O vaincus ! voilà les destins Auxquels le vainqueur vous condamne Adorons la mâchoire d'âne, O mes frères, les Philistins !
– Nécessité psychologique ! L'homme n'est plus qu'un singe armé ! Messieurs, le plaisir a fermé Sa grande lanterne magique !
Beaux porte-lyres, mes amis, Allez-vous-en chez les sauvages ! Les porte-couronnes ont mis La tristesse sur ces rivages !
Chez l'Ennui, prince du pied plat, Qui ne l'a pas, doit se le faire ! Petits pieds, filez sans éclat, Ce prince n'est pas notre affaire !
C'est dit ; l'Europe a dégorgé La bile dont elle était pleine ! Mais lui, l'innocent égorgé, N'avait pas vu « la Belle-Hélène ! »
Chaste comme Gaspard Hauser, Il ignorait le corps de danse ! Ce chien d'un temps de décadence N'a pas sifflé « le Tanhauser ! »
Il n'était pas du « Deux Décembre, » Non plus que du « Dix-Neuf Janvier ! » Un soir même il a, dans ma chambre, Rongé mon « Émile Ollivier !»
Ses mœurs étaient celles du sage ; Et s'il s'oubliait quelquefois, C'était dans les formes d'usage Chez les peuples et chez les rois !
S'il n'était pas orléaniste, Il aurait pu le devenir ! Il n'était point l'antagoniste Des gouvernements à venir !
Au fameux plan de la défense Qu'a-t-il mis et qu'a-t-il changé ? A peine il sortait de l'enfance ! Alors pourquoi l'a-t-on mangé ?
Peut-être aimait-il trop la viande ! La graisse était son élément ! Le beau crime d'être gourmand ! Ah ! qu'un autre l'en réprimande !
Que le sous-préfet sans péché Lui jette la première pierre ! En France, où l'on a tout léché, Lui, ne léchait que la soupière !
La pauvre bête assez souvent Mettait ses pattes sur la table. Mais c'est un fait incontestable Qu'il ne sortait pas du couvent !
Qu'eût-il fait de la politesse ? Il n'allait pas dans les salons ! Pour lui les talons d'une Altesse N'étaient que de simples talons !
Dans ma modeste maisonnette Il vivait, loin des entrechats, N'ayant qu'un penchant déshonnête : La strangulation des chats !
Encore était-ce à sa manière ! Car, lorsqu'il leur tordait le cou, Il courait, riant comme un fou, Les porter à la cuisinière.
Car il avait très-bien compris, — Partisan de la résistance,— Que du problème : subsistance Dépendait l'honneur de Paris !
Combien de fois, prenant pour pistes Les ruisseaux que nous enjambons, Chez les épiciers égoïstes, M'a-t-il déniché des jambons !
Si, nez en zague, queue en zigue, Il flairait par les soupiraux, J'allais chercher à leur bezigue Un homme et quatre caporaux ;
Et du grenier jusqu'à la cave On visitait cet épicier ! Et les baïonnettes d'acier Brillaient au feu du rat-de-cave !
Ainsi prouvait-il son dégoût Pour ces exploiteurs de famine Qui, selon la bourse et la mine, N'avaient plus rien, — ayant de tout !
Que les malheurs de leur patrie Trouvent toujours si diligents A se créer une industrie Du désespoir des pauvres gens !
Cœurs ignobles ! ignoble race ! Vermine attachée au lion ! Vils boutiquiers, nés dans la crasse Et mourant dans le million !
Qui fera le Deutéronome De cette époque de courroux Où la poche des kangurous Fut un régal de gastronome !
Où, pendus à des crocs d'acier, On vit le tigre du Bengale N'exciter plus que la fringale Du Sédentaire carnassier !
Où le gigot d'hippopotame Fut ce culinaire trésor Qu'un jour de fête l'on entame Avec une truelle d'or !
Où chez les Rothschild, où l'on trinque Avec des coupes en rubis, On étala sur du pain bis Du fromage d'ornithorynque !
N'en rions pas ! Les cœurs sont gros ! J'en sais plus d'un prêt à se fondre ! Puis dans les tavernes de Londre Nous passons tous pour des héros !
Des héros, soit ! Je dois me taire, Car l'Angleterre s'y connaît ! Je ne prends pas sous mon bonnet De désabuser l'Angleterre !
Mon chien avait sur notre orgueil Une opinion — que je garde ! Le monde est vieux ; il nous regarde A la mesure de son œil.
C'est vrai qu'il se montrait farouche Contre ce pain ! — Dieu juste et grand ! Que l'on mangeait tel qu'on le rend, En fermant le nez sur la bouche !
Mais je l'aurais dans l'eau de mer Délayé jusqu'à la chimie Qu'il l'eût déclaré moins amer Que le gruau — de l'infamie !
Que dis-je ? n'est-ce pas à lui Que revient l'honneur d'une fable Dont je ne sens bien qu'aujourd'hui Toute la portée ineffable !
La Crêpe un jour disait au Pain : « Je charme tout : œil, dent, narine ! « Je suis l'honneur de la farine, « Et toi, tu n'es qu'un galopin ! »
« Quel est ton passé militaire ? » Reprit le Pain d'un air narquois ; « Je vois, et je ne puis m'en taire, « Toutes tes flèches au carquois ! »
«-J'ai des plans ; ceci, je m'en pique, « Fit la Crêpe en se rengorgeant ! « J'en ferais un poëme épique, « Si mon libraire aimait l'argent !
« Je nourrirais pendant le siège « Hommes, enfants, femmes, chevaux !» Le Pain se laissa prendre au piège, Et dit : « Voyons ce que tu vaux ! »
La Crêpe monta sur le trône. – Dans les premiers jours tout va bien : On vous portraiture, on vous prône, On paye, sans dire : Combien ? —
La Crêpe était bonne, mais lourde. Sans se le dire, on le savait ; Mais, pour digérer, on buvait Un peu d'eau-de-vie à la gourde !
Or un soir tout se dérangea ; Un dîner revit la lumière ! Bah ! pour une fois ! la première ! — On mangea moins, mais on mangea !
L'autre ne se fit pas attendre ! Puis la troisième ! Et l'Estomac Jurait, à qui voulait l'entendre, Qu'il allait ab hoc et ab hac !
La Crêpe, sans espoir de lucre, Avait beau faire de son mieux ; Elle avait beau doubler son sucre Pour en jeter la poudre aux yeux ;
Elle avait beau crier : «— Je jure De ne pas me rendre ! » — Toujours Elle se rendait, la parjure ! Non pas un jour, mais tous les jours !
Survint à la fin la gastrite ! Et l'on fut retrouver le Pain ! Mais l'Estomac n'avait plus faim ! Hélas ! la chose était écrite !
Et la Parque ouvrit ses ciseaux ! D'ailleurs le Pain avait la peste ; Bref, il parlait d'aller aux eaux !… Son trépas était manifeste.
Qui vouliez-vous qu'il secourût Étant lui-même aussi malade ? L'Estomac fit une salade, La mangea sans pain, — et mourut !
Ceci prouve,— et c'est la morale, Que ce qui perd, c'est le bagout ! Et qu'un peuple souvent, qui râle, Meurt moins de faim— que de dégoût !
Ainsi, cherchant un peu de carne Sur son dernier os de cheval, Parlait ce chien, après la Marne, Et pourtant avant Buzenval !
Et si quelque convive affable Avec nous s'en venait jeûner, Pour remplacer le déjeuner, Bistu nous récitait sa fable !
Mes amis étaient ses amis, Et, quand ils sonnaient à ma porte, Il s'en allait leur faire escorte, Surtout lorsqu'ils étaient bien mis !
Puis, en habile diplomate, Et quoiqu'il n'y fût point dressé, Il les grattait avec sa patte, Afin d'en être caressé !
S'asseyaient-ils, à l'instant même Il leur sautait sur les genoux !— Le chien a cela des nounous Qu'il débarbouille ceux qu'il aime !
Il fallait en passer par là, De peur de le fâcher tout rouge ! Sous la pommade de Montrouge. Il eût décrassé Loyola !
Il discernait ainsi son monde, Sous le mensonge des habits ; Les rieurs étaient les brebis, Les grognons, les boucs qu'on émonde.
Il est des cœurs à fleur de peau Qui, pour un londrès qu'on hasarde, Vous sortent comme une cocarde Leur amitié de leur chapeau !
Pour lesquels nulle redingote N'a d'assez solide bouton, Et dont l'adhérence dégote Celle de la pie au mouton ;
A qui l'on confierait sa bourse, Par doute de son oreiller, Et sa maîtresse à surveiller, Si l'on allait faire une course.
Voleurs maquillés que trop tard Démasque seul un long usage ! Deux tours de langue sur leur fard, Bistu leur rendait leur visage !
Comme il t'eût fait bondir en l'air Pourtant, ô rusé quadrupède, Celui qui t'aurait dit : « — Ton flair « A démenti son Lacépède ! »
« Un jour, ton nez inférieur, « Au nez de Benedetti même, « Laissa passer l'espion blême « Sous l'habit de l'Hôte rieur !
« Parmi ceux dont ton maître parle, « Il s'en est dévoilé plus d'un « Dont, comme un vulgaire king-charle, « Tu méconnus le vrai parfum !
« Tu t'es trompé sur leur physique « De professeurs de dominos ! « Et leur amour de la musique « Cachait celui des pianos !
« Ils s'exerçaient avec sa pipe « A ce français sans préjugé « Qui conjugue le verbe :J'ai ! « Sur les temps du verbe : Je chippe !» —
Aurais-tu souri de pitié, O pauvre bête, en ta malice ! — L'homme est vil ! il faut qu'il salisse Jusqu'à l'ombre de l'amitié !—
Vin de France ! avec qui te boire Dans ce vaste désert humain Où l'on patauge à tout chemin Dans les cloaques du déboire ?
Avec qui partager son pain, Puisqu'en sa convoitise impie Jusqu'en nos dents notre Hôte épie La part que garde notre faim ?—
Ah ! rendez-moi, piège pour piège, Le sourire des créanciers Dont mon Bistu pendant le siège Dépista les rêves grossiers !
Ah ! qu'on me restitue aux griffes De ces mangeurs d'argent tout cru Dont, pendant six doux mois, j'ai cru Les existences apocryphes !
Avaient-ils, avec moi du moins, Cherché les truffes sous l'Empire ? M'ont-ils pressé contre leurs groins En criant : « — Tu seras Shakspeare ! »
« — Payez ! » — disaient-ils, belliqueux ! Je leur répondais : « — Déchéance ! » — Et je puis aux jours d'échéance Croiser mon épée avec eux !
Dans leur ténacité biblique : – « Payez ! » — hurlaient les fils d'Adam ; Je leur répondais :— « République ! » « Est-ce qu'on paye après Sedan ? »—
Rendez-les-moi ! – Je les préfère, Tout Juifs qu'ils sont, d'âme et de corps, Avec leurs huissiers, leurs recors Et leur vermine légifère,
A ce lugubre croque-mort Riant entre deux bocks de bière Qui profite de ce qu'on dort Pour vous mesurer une bière !
Certes, je préfère cent fois Cette chasse de l'homme à l'homme Où du moins la bête aux abois Paye au chasseur ce qu'il consomme
A cet ignoble traquenard Que la Prusse appelle : la guerre, Où, comme un braconnier vulgaire, On châtre d'abord son renard ; —
Ou flétrie et presque expirante, Relancée à coups de fouet, Moins gibier que pâture errante, Moins jeu périlleux— que jouet ;
Laissant flotter sa tête triste ; Laissant son courage,— et laissant A la meute un long fil de sang Et le déshonneur de sa piste ;
Rabattue à tous les sentiers Par des valets en sentinelle ; Dans tous les rideaux d'églantiers Sentant l’œil de quelque prunelle ;
Aux coups qui lui tombent en rang N'opposant plus que l'atonie, La bête, bâillant l'agonie, Retourne à son gîte en pleurant ;
Et là, traînant sur la jonchée Son pauvre ventre circoncis, Expire,— par les chiens léchée, Aux pieds d'un empereur — assis !
Bistu n'a pas vu la curée ! Mais il en a vu les flambeaux ! Heureux les morts dans leurs tombeaux ! Leur tâche leur est mesurée ! —
Il est mort, croyant au succès ! Il est mort, croyant à la France Qui rimait avec délivrance Depuis que Dieu parlait français !
Où navigue à présent son âme ? Dans quels cieux par moi désappris ? A cette barque qui l'a pris Quel est le nautonier qui rame ?
Où le reverrai-je ? et quand donc ? – Bon Jéhovah ! dormeur énorme, Dans ton grand lit, afin qu'il dorme, L'as-tu mis sous ton édredon ?…
Au mois d'août dernier en Champagne, Dans les vignes, près d’Épernay, Bistu, par un frelon berné, Nous égara dans la campagne.
Les reins pliés, l'orteil saignant, Rompus, tirant au kilomètre, Nous allions tous les deux, geignant En langue de chien— ou de maître !
Dans cette lutte du biceps Le premier qui faillit fut l'homme, Et s'étalant parmi les ceps Il s'y trouva pour faire un somme !
Mon front ballait ! pour l'étayer Mon pauvre chien, ô bonté bête ! Doucement y glissa la tête Et s'arrondit en oreiller.
Minute charmante ou pareille Au vaisseau détaché du port, L'âme harassée appareille Pour le mirage de la mort !
La mienne mettait à la voile Pour le pays des Endymions, Quand, sur la vigne où nous dormions Comme des époux sous le poêle,
Un essaim d'oiseaux babillards Tourbillonna par les ramures, Et vint en bande de pillards S'abattre dans les grappes mûres !
Les vignes sont des cabarets Où l'on ne boit pas de tisane ! Chacun de ces coupe-jarrets Y conduisait sa courtisane !
Les Tarins, en soudards coquets, Enlaçaient la taille aux Mésanges, Et cueillaient aux becs de ces anges Moins de baisers que de hoquets !
On en vit qui prenaient pour table Le plumage de leurs voisins ! On défonçait tous les raisins ; L'orgie était épouvantable !
Une diva de bas buisson Risqua, d'un sifflet de rogomme, Une si vilaine chanson Qu'elle en eût fait rougir un homme !
Déboutonnant son casimir Un Pinson jura par saint George Qu'il larderait le Rouge-gorge Qui parlerait d'aller dormir.
Un Bouvreuil fit des parodies Des meilleurs Paons des tréteaux verts, Et profana des tragédies En les récitant à l'envers !
Un Grimpereau, tirant des cartes, Proposa de tailler un bac ; Un Pluvier cita du Descartes Sur un rigodon d'Offenbach !
Pour cacher cette noce indigne Et tous ces couples embrassés La treille n'avait pas assez De toutes ses feuilles de vigne !
L'ami Bistu dardait sur eux L’œil rond de sa prunelle fixe ! Puis l’œil se voila, malheureux ! – Le jeu dégénérait en rixe !
Pour un Geai, cousin du Vautour, Qu'on voulait déguiser en Aigle ! Une voix disait alentour : « Hohenzollern ! » — Quelque espiègle !
Toujours est-il que, pour rebec, Le clairon terminait la fête ! Et que l'on se jetait du bec Les peaux de raisin à la tête !
On piaillait ! on était gris ! Tous ces moineaux avaient la fièvre ! Déjà les uns s'appelaient : — Lièvre ! Les autres s'appelaient : — Perdrix !
Et l'on s'insultait dans sa taille Et l'on retroussait ses ergots ! Et ce brouhaha de bataille Faisait neiger les escargots !
« Commence ! sifflait-on, arrive ! » La Marseillaise roucoula ; Le Merle tomba sur la Grive, Et voici que le sang coula !
Le carnage partit du bouge Et monta jusqu'aux arbrisseaux. Grappes de raisins et d'oiseaux, Tout saignait ! — Il pleuvait du rouge !
Chaque bec, comme un petit croc, Prenait un crâne pour enclume ; On eût matelassé la Crau Avec ce qu'il tombait de plume !
Avec ce qu'il tombait de sang On eût noyé les monts Carpathes, Et planté leur double versant Avec ce qu'il tombait de pattes !
Bistu n'y put tenir : « — Holà ! » Jappa l'animal en colère ; « Sont-ce des choses qu'on tolère ? » Et la bataille s'envola.
Et ce chien songeait en lui-même : « Pourquoi donc se sont-ils battus ? « Ils sont bien nourris, bien vêtus ; « Sur la treille ils boivent à même !
« Ils ont la cave et le buffet, « Et pour devoir : se reproduire, « Voler, chanter ! Comment déduire « Cette cause de cet effet ? »
La nuit tombait ; nous repartîmes, Moi rêveur , et lui soucieux, Et nous devinant dans les yeux Toutes nos questions intimes.
Bientôt, ondulant au couchant Comme une nappe qu'on secoue, S'étendit devant nous un champ Immense, triste et gras de boue !
Au delà plus rien : l'horizon ! La plaine s'affaissait dans l'ombre. Allez voir ce champ sans gazon, O vous, dont la pensée est sombre !
Pareille à quelque doigt géant Posé sur la bouche, miroite Au bord de ce vide béant Une colonne, blanche et droite.
L'effet est simple et saisissant ; Au milieu d'une terre riche, Surtout en Champagne, une friche Rappelle une tache de sang
C'en était une, et que l'histoire Croyait bien lavée ! Oh ! non, non ! Ma plume en écrivant son nom Tremble un peu dans mon écritoire !
La page incline de travers Ce poëme qui s'échelonne, Et fait vaciller sa colonne Sur sa frêle assise de vers !
L'Aigle posé sur la corniche S'envole et retourne au zénith !… — Voici ce que lut mon caniche En lettres d'or , sur le granit.
Montmirail ! mil huit cent quatorze ! Le progrès n'est qu'un plagiat ; Quand Dieu pétrit l'âme d'un Sforze C'est sur le moule d'un Borgia !
Son œuvre n'a qu'une copie ! Sa volonté n'a qu'un patron ! L'univers est une toupie Qui croit marcher, — et suit un rond !
Autour du Fait tourne l'Idée ! Autour de l'Objet, le Désir ! Le fil s'embobine à plaisir A la quenouille dévidée.
Dans son scepticisme grondeur L'homme a raison de croire à l'astre ! Il s'achemine à la splendeur Par la même loi du désastre !
Enfant, apprends ton avenir Au passé même de ton père. Tout est jalon ! — Tout est repère ! Deviner, c'est se souvenir !
Le jour d'hui n'est que le décalque Du jour d'hier — et de demain ! Dieu rend en ombre au genre humain Ce qu'en lumière il lui défalque.
En mai, si tu brûlas ton bois, Les fleurs renaîtront en novembre ! Quand de deux membres meurt un membre, L'autre se double et vit deux fois !
Tout s'ensemence et tout se ronge ! Rien n'est mauvais et rien n'est bon. Le diamant sort du charbon, Et la vérité, du mensonge.
Rien n'est obscur, célé, ni clos ; Tout se répète et se ressasse ! La haute marée et la basse Ont le même nombre de flots !
Vivre,— c'est accomplir la vie ! Mourir,— c'est accomplir la mort ! Le monde est un vaste ressort Où rien n'arrête et ne dévie !
Rien n'est licite ou clandestin ! Nul n'est saint, et nul n'est impie ! Tout va !— Le criminel expie Moins son crime que son destin !
On creuse, on comble !–On comble, on creuse ! Rêver le bonheur, c'est faiblir ! O gâcheur, qui veux t'établir, Est-ce que ta gâche est heureuse ?
A ta besogne, fainéant ! A ta meule, cheval aveugle ! Pleure, gémis, renacle, beugle ! Mais ensemence ton néant.
Le Christ a retardé le monde En lui prêchant l'unique Amour. Car la Haine, elle aussi, féconde ! La nuit crée autant que le jour !
Aux yeux sans sourire du Maître Aimer vaut autant que haïr ! Aimer, c'est encor se soumettre ! Haïr, c'est toujours obéir !
Tout n'est que moyen pour qui mène A son couronnement final La vaste tragédie humaine Par le céleste et l'infernal !
L'Amour crée , et la Haine tue ! L'une est la dent, l'autre est le fruit ! L'un vole, l'autre restitue ! Tout détruit,— et rien n'est détruit !
L'Amour tient la Haine en haleine Par la féconde effusion Qui, du ver jusqu'à la baleine , Met l'univers en fusion !
La Haine soutient l'équilibre Par l'embrassement corrosif Qui désagrège, fibre à fibre, Depuis l'algue jusqu'au récif !
Cet équilibre, — c'est la vie ! Tout se pondère en s'excluant ! Torrent d'Amour ! Torrent d'Envie ! La Terre flotte au confluent !
Voyez ! le système est vulgaire , Et c'est celui du balancier ! — Pourquoi l'homme fait-il la guerre ? – Parce que l'homme est carnassier.
L'homme sent sa chair — et l'adore D'abord en lui, puis alentour ! Il la recherche dans l'Amour ; Dans la Haine il la cherche encore !
Elle bouillonne dans son vin ! Avec son pain, elle fermente ! La chair de l'homme le tourmente Comme la pâte son levain !
Quand Dieu pétrit l'âme d'un Sforze, C'est sur le moule d'un Borgia ! Le progrès n'est qu'un plagiat ! Montmirail ! Mil huit cent quatorze ! —
Sur le granit en lettres d'or, Voilà ce que lut mon caniche ! — Et tout à coup, à la corniche D'où l'aigle avait pris son essor,
Ivre de vin et de carnage, Dans le cliquetis de leurs os, Se raccrocha, comme à la nage , L'horrible bataille d'oiseaux !…
Bistu, triste comme la tombe , Gratta doucement mon gilet, Comme pour dire : «— La nuit tombe, « Tu ne sais pas l'heure qu'il est ! »
– L'heure qu'il est, ma pauvre bête, Sonne un sinistre dig din don ! Et te ferait fourrer la tête Comme autrefois sous l'édredon !
Elle s'exhale d'une horloge Dont le carillon infernal Fait pâlir sur son eucologe Plus d'un jeune front virginal !
L'aiguille à toute diligence A passé l'heure du pardon ! Sur son cadran — din don ! din don ! — Elle est arrêtée à : — Vengeance ! —
Drelin din don ! — Toi qui dormais, Tu ne dormiras plus, ô mère ! Sur cette heure-là désormais Le Temps s'arrête — et s'agglomère !
Le son s'en propage — et s'étend Contagieux comme la lèpre ! Tout se réveille pour la vêpre Dans la forêt et sur l'étang !
Fends-toi, charrue ! Éclate, herse ! Laboureur, ronge-toi les poings ! Aux quatre vents, aux quatre coins Le bronze hurle et le sol gerce !
Drelin din don ! Drelin din don ! C'est le Tocsin et le Baptême ! « — Où vas-tu, toi ? » — « Semer.» — « Fi donc ! » « — Où vas-tu, toi ? » — « Tuer. » — « Je t'aime ! »
C'est le Baptême — et le Tocsin ! Baptise-nous, ô Glas funèbre ! L'univers crie : A l'assassin ! Et la nature s'enténèbre !
Les œufs avortent, desséchés A tous les ventres de femelles ! Ainsi que par un ver touchés Les enfants tombent des mamelles !
Ce glas bouille comme un trépan, Cingle comme un marteau de forge ; Il fêle la voix dans la gorge, Et dans l'oreille le tympan !
A ce glas l'azur se lézarde ; Et par l'ouragan de ce glas, Aucun printemps ne se hasarde Sur les fissures du verglas !
Oh ! dans sa lugubre volée L'entendez-vous, le carillon ? Il assourdit jusqu'au grillon Dans le profond de la vallée !
Drelin din don !— L'entendez-vous ? — Vengeance !-Vengeance ! Vengeance ! Comme son branle-bas s'agence Avec le hurlement des loups !
Coq gaulois ! quelle énorme basse Il fait à tes cocoricos ! Quarante millions d'échos S'en sont réveillés dans l'espace
Mais, sainte Cloche, quel sonneur Tire ainsi ta terrible corde ! Il faut qu'un démon, sur l'honneur, Au bord du bénitier s'y torde !
Un démon ? — Ce n'est pas assez ! Et ce sonneur — c'est une Foule Qui monte à l'entour et s'enroule ! – C'est le peuple des Trépassés !
Et dans la cathédrale sombre Derrière eux, hurle comme un fou Un pauvre chien traînant dans l'ombre Un lambeau de chaîne à son cou !…
Cookies on Poetry Cove