JE ne murmure pas, infidelle Uranie, De vôtre trahison ; Et je ne prétens point, dessous ma tyrannie, Gêner vôtre raison.
Si pour un autre Amant vous aviez pris le change, Je l’aurois enduré : Je blâmois vôtre amour, et je trouvois étrange Qu’il avoit tant duré.
Je n’ai rien de charmant, ni rien de comparable À vos perfections ; Et vous êtes d’ailleurs d’un sexe variable En ses affections.
Mais quoi ! vôtre amitié, pour suivre une autre Amante, Se sépare de nous ! Belle certainement, adorable, charmante, Mais femme comme vous.
De céder la victoire il est assez infâme, Quel que soit le Vainqueur ; Mais d’être lâchement vaincu par une femme, C’est double crêve-cœur.
Il faut le confesser, il est vrai qu’elle est belle, Qu’elle est pleine d’attraits ; Et que mal-aisément l’âme la plus rebelle, Se défend de ses traits.
Pour elle tout languit ; pour elle tout soupire Où que tournent ses pas ; Les plus nobles Vainqueurs reconnoissent l’empire De ses divins appas.
Des braves qui cent fois des flots et de l’orage Méprisèrent l’orgueil ; De fameux Conquérans, viennent faire naufrage À ce fatal écueil.
Même en ce beau rivage, où la mer se couronne De bouquets d’oranger, On vit le Dieu des Eaux, quittant sceptre et couronne, Sous ses loix se ranger.
Elle est, il est bien vrai, digne d’être admirée De tous également ; Mais sa divinité ne doit être adorée Que de nous seulement.
Chacun serve ses Dieux ; les prêtres de Cibelle Aux Autels de Vénus, Leur offrande à la main, quoique pompeuse et belle, Seroient les mal-venus.
Aussi, quoiqu’elle jure et quoiqu’elle vous mente, Vous croyez vainement Qu’elle ait jamais pour vous cette ardeur véhémente Qu’on a pour un Amant.
Pour peu que de bon sens sa raison soit guidée, Elle voit aisément, Que vôtre passion n’est qu’une folle idée, Ou qu’un déguisement.
Non, non, vôtre amitié, de quoi qu’elle se vante, Ne sçauroit la toucher ; Et celle qui pour nous est sensible et vivante, Pour vous est un rocher.
Vôtre flâme est brillante, elle tonne, elle éclaire, Mais elle est sans vigueur ; Elle peut éveiller et jamais satisfaire L’amoureuse langueur.
Vos baisers sont pareils à ces baisers timides Qu’une mère a d’un fils ; Au prix de nos baisers pressez, ardens, humides, En sucre tout confits.
Le duvet d’un Amant, pique la bouche et l’âme ; C’est un doux aiguillon Qui d’un sang amoureux dans le cœur d’une Dame Excite le boüillon.
Quand l’Astre du matin sollicite la Rose D’un baiser amoureux, D’aise elle épanouït sa feüille à demi close À ses rais vigoureux.
Mais quand la froide Lune, à l’amour impuissante, En pense faire autant, Au contraire, sa fleur débile et languissante Se resserre à l’instant.
Et ses rayons gelez, sa couronne incarnate, S’étreint en peloton ; Se cache sous l’épine, en ses feuilles se natte, Et ferme son bouton.
Alors que vous pressez la bouche d’une Dame De baisers trop ardens, Et que vous pénétrez jusqu’à l’humide flâme Qui s’enferme au dedans ;
Aux guespes des jardins vous devenez pareilles, Qui sans faire du miel, Picotent sur les fleurs le butin des abeilles Et la Manne du ciel.
Voit-on les animaux, quelqu’ardeur qui les presse, Ainsi s’apparier, Et colombe à colombe, ou tigresse à tigresse Jamais se marier ?
Quand le Palmier femelle à son mâle se mêle, Il l’embrasse en amant ; Mais on a beau le joindre à quelqu’autre femelle, Il est sans mouvement.
Des plaisirs amoureux, ainsi qu’on le peut croire, Vénus sçavoit le goût ; À ce jeu toutefois il n’est point de mémoire Qu’elle ait trouvé ragoût.
Si l’Amante pouvoit donner à son Amante Les douceurs de l’amy, Pour devenir garçon l’amoureuse Diante N’auroit pas tant gémy.
Même, pour nous haïr, ces farouches guerrières Ne s’entr’aimèrent pas ; Mais d’un parfait amour alloient sur leurs frontières Goûter les vrais appas.
Leur Reine généreuse, au conquérant d’Asie Alla faire l’amour ; Et tant qu’elle eut passé sa douce fantaisie Demeura dans sa cour.
Amour est un brasier : ajoûter flâme à flâme, Ce n’est que la grossir ; Amour est une playe, et le jus du dictame Le peut seul adoucir.
Amour est un désir : l’union et la joye Est son terme et sa fin ; Amour est un chasseur : il luy faut une proye, Qu’il coure et prenne enfin.
Amour est un concert : il faut qu’il se compose De différens accords ; C’est un nœud mutuel qui veut et qui suppose Un entrelas de corps.
Amour est un enfant : avecque la mammelle Il luy faut le brouet ; C’est un petit mignon qui bien souvent gromelle : Il luy faut un jouet.
Vous estes nos moitiez, avec nous assorties Vous formez un beau tout ; Séparez-vous de nous, vous n’estes que parties, Vous n’estes rien du tout.
Séparez-vous de nous, vous n’estes que des ombres Sans force et sans pouvoir. Vous estes les zéros, et nous sommes les nombres Qui vous faisons valoir.
Je sçai que la beauté, par tout victorieuse, Nous dompte et nous régit ; Et que sur tous les cœurs sa force impérieuse Également agit.
Hé bien, honorez-la, comme les autres choses, D’un sentiment léger, Comme on prise les lys, comme on chérit les roses D’un parterre étranger.
Mais venir sur nos champs en faire des rapines En insolent Vainqueur, Ne méritez-vous pas d’y trouver des épines Qui vous percent le cœur ?
Ah ! quittez désormais cette étrange manie, Réglez mieux vos désirs ; Et revenez goûter, adorable Uranie, Les solides plaisirs.
Mais vous, fière beauté, que prétendez-vous faire ? Voulez-vous me ravir Un bien qui ne sçauroit que peu vous satisfaire, Et peut bien me servir ?
Donnez-moy donc au moins une Amante pour l’autre, Troquons, je le veux bien ; Ou rendez-moy son cœur, ou donnez-moy le vôtre À la place du sien.
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