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Le Faux Adieu.

Isaac BENSERADE

POUR voler un baiser, où je n’osois prétendre, J’ay feint de m’en aller bien loin ; Mais j’en appelle aussi mon amour à témoin, Si je ne suis prest à le rendre,

Et si j’eusse eu jamais l’audace de le prendre, À moins que d’en avoir un extrême besoin. Sans cette invention jointe avec mon courage, Au point que ma langueur étoit,

Il falloit luy céder ; son excès m’emportoit ; Mais ma finesse me soulage, Et j’étois obligé de feindre mon voyage, Afin de retenir mon âme qui partoit.

S’il m’eût fallu partir, et me quitter moy-même, Un bien plus violent transport Eût agi sur mon âme avecque plus d’effort ; Les yeux mouillez, et le teint blême,

Vous m’eussiez vu transi d’une douleur extrême, Et sur ma lévre enfin vôtre baiser fût mort. Mon cœur désespéré d’une si rude atteinte, N’eût pas sçu trouver un milieu

Entre perdre la vie, et sortir de ce lieu ; Et même, à travers de ma plainte, Vous deviez bien juger que ce n’étoit que teinte, Puisque j’étois vivant quand je vous dis adieu.

Cruelle, à quel dessein tâchiez-vous de combattre Une si subtile action ? J’ay pris ce seul baiser avec discrétion. Et voudrois en avoir pris quatre ;

Toûjours seroit-ce autant que vous pourriez rabattre Sur ce que vous devez à mon affection. Je voulois vous baiser, sans que d’un front sévère Vôtre rigueur vînt à couper

L’agréable dessein que j’eus de l’attrapper, Vôtre bonté me laissa faire, Mais pour être meilleur, il était nécessaire Que vôtre complaisance aidât à vous tromper.

C’est pourtant un sujet de gloire non commune, De vous avoir joué ce tour, En faveur d’un tourment qui dure nuit et jour ; Et quoy que le sort m’importune,

Je reçois néanmoins des mains de la Fortune, Si je ne suis payé par celles de l’Amour.

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