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1885

Les Feux du Ciel de Lit

Henri BEAUCLAIR

Or, le calme du soir et l'ombre étant venus, Comme au ciel scintillait l'Étoile de Vénus, Paris, prince de la Débauche, S'étendit sur son lit de velours et cria :

— Fini le sérieux ! Toi, viens, Luxuria, Compagne fidèle, à ma gauche ! Luxuria s'assit auprès du vieux Paris. — Hé bien ! Luxuria, tu n'as donc rien appris

De neuf ? Toujours même rengaîne ? Et nous allons encore, ainsi que chaque nuit, Boire au même flacon ? Vraiment, un soir d'ennui, J'irai me jeter à la Seine !

— Ah ! vous ne savez pas goûter votre bonheur, Répondit sa compagne. Il est vrai, doux seigneur, Que la rose est toujours la rose, Pourtant, depuis qu'Adam avec Ève a rêvé,

Malgré toute recherche, on n'a pas mieux trouvé, Et c'est toujours la même chose ! — Sufficit ! dit Paris : d'ailleurs, je suis dispos, C'est la loi que le loup dévore les troupeaux

De moutons, dans la plaine immense ! A moi loup, les beautés brebis ! —Luxuria Se levant, souleva les rideaux et cria : — Vivat ! que la fête commence !

Alors, un défilé superbe commença, Et sous le ciel de lit, tout entier il passa. Elles trottinent, par groupes, Joyeuses, folles, le soir,

Tortillant leurs maigres croupes, Encombrant tout le trottoir. Elles sortent des passages, Plumes en apprentissages

Ou bien fleurs — à moitié sages, Et ne demandant qu'à choir. Blanchisseuses et cousettes, elles trottent, elles vont,

Tout en faisant des risettes. Sur le boulevard profond, Elles trottent et sur elles, Peu craintives tourterelles,

Le vautour aux noires ailes, Paillard, vieux ou jeune, fond ! Or une large voix du fond du lit venue : — Bravo, Luxuria ! ça va bien, continue !

Des fiacres. Il en vint à ne plus les compter. Alors Luxuria dans l'ombre fit monter Toutes les femmes adultères. D'aucunes, en tremblant, franchissaient les degrés,

Pâles, avec des yeux de fièvres dévorés, D'autres, avec des airs austères. Tout y passa, la goule ardente, au corps de feu, L'épouse langoureuse au front pur, à l'œil bleu,

Qui pèche en disant ses prières ! Des femmes de trente ans, divines, ô Balzac ! D'autres — oh ! monstrueux ! — qui n'avaient pas le sac Pour leurs dettes de couturières !

— Fichtre ! cria Paris, ça va de mieux en mieux, Mais, maintenant, il faut nous servir du joyeux ! Et, par une portière à demi-soulevée Entrèrent des clameurs folles, et les accords

Cascadeurs et vibrants de l'Évohé d'Orphée. L'alcôve reçut une avalanche de corps ! Toute la confrérie Qui rôtit le balai,

Dames de brasserie Et du corps de ballet, Petites cabotines Et chanteuses des chœurs,

Celles dont les bottines Écrasent tant de cœurs, Prima donna ! Divettes, Les étoiles qu'on sert,

Pour chanter les fauvettes, Dans tout café concert. Les belles qui ne filent Pas plus que les lys blancs

Et, chaque soir, défilent En quête de galants. Entrent avec furie Dans l'alcôve au complet,

Toute la confrérie Fait flamber le balai ! Minuit sonnait alors, et de l'alcôve claire Montaient des pleurs de joie et des cris de colère.

La Folie érotique étreignait les cerveaux, Et les lèvres cherchaient, par des baisers nouveaux, A calmer un instant l'ardeur des fièvres chaudes. Les bras entrelacés, marquises et ribaudes,

Cousettes et catins, sous le commandement Superbe et triomphal de Paris, doucement Se mirent à danser la valse lesbienne. — Ça va bien, dit Paris, quelle joie est la mienne !

Et Paris était las, pourtant, et son archet A marquer la cadence, à son côté penchait. Les valseuses, avec leurs paupières mi-closes, En passant, effeuillaient, le long du lit, des roses.

Leur grâce était sans force et leur sourire vain. Or, Paris fit venir, pour lui verser du vin, Voulant redoubler ses étreintes fatiguées, De pâles jeunes gens aux hanches disloquées.

Et, dans l'alcôve où gît l'hystérique Paris, Terribles, sont partis à l'instant de grands cris : «Encor ! Luxuria ! je suis très à mon aise !» Toute la vieille garde entra dans la fournaise !

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