Skip to content
1861

Madrigal triste

Charles Baudelaire

Que m’importe que tu sois sage ? Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs Ajoutent un charme au visage, Comme le fleuve au paysage ;

L’orage rajeunit les fleurs. Je t’aime surtout quand la joie S’enfuit de ton front terrassé ; Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;

Quand sur ton présent se déploie Le nuage affreux du passé. Je t’aime quand ton grand œil verse Une eau chaude comme le sang ;

Quand, malgré ma main qui te berce, Ton angoisse, trop lourde, perce Comme un râle d’agonisant. J’aspire, volupté divine !

Hymne profond, délicieux ! Tous les sanglots de ta poitrine, Et crois que ton cœur s’illumine Des perles que versent tes yeux !

Je sais que ton cœur, qui regorge De vieux amours déracinés, Flamboie encor comme une forge, Et que tu couves sous ta gorge

Un peu de l’orgueil des damnés ; Mais tant, ma chère, que tes rêves N’auront pas reflété l’Enfer, Et qu’en un cauchemar sans trêves,

Songeant de poisons et de glaives, Éprise de poudre et de fer, N’ouvrant à chacun qu’avec crainte, Déchiffrant le malheur partout,

Te convulsant quand l’heure tinte, Tu n’auras pas senti l’étreinte De l’irrésistible Dégoût, Tu ne pourras, esclave reine

Qui ne m’aimes qu’avec effroi, Dans l’horreur de la nuit malsaine Me dire, l’âme de cris pleine : « Je suis ton égale, ô mon Roi ! »

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
Madrigal triste · Charles Baudelaire · Poetry Cove