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1895

LA MORT DU SILENCE

Henri BARBUSSE

Dans mon âme aux tendresses folles, À l'enthousiasme étoilé, Est un grand bienfait de paroles, Et je n'ai pas encor parlé…

Oh ! la caresse toujours prête Des mots qu'on n'a pas dits encor, La grande et bienheureuse fête, De voir demain comme un trésor…

Les gloires encor mal acquises, Les chants encor mystérieux, Toutes les promesses exquises Par lesquelles je vivrai vieux…

C'est mon orgueil fou de vaillance, C'est l'avenir ivre de foi, C'est la splendeur de mon absence Quand l'homme rêvera de moi.

L'espérance sage et bénie Est radieuse au fond de moi, Et ma gratitude infinie Attend l'heure où je serai roi.

Sûr d'une vague apothéose, Je suis le sage aux arbres noirs Qui se sourit et se repose Au paradis perdu des soirs !…

Mon rêve isolé, magnifique Tressaille, écoute, attend en chœur Quand l'avenir n'est que musique Dans l'ombre adorable du cœur.

Cette paix étroite et bénie Cette paix qui va s'en aller, Qui va jeter mon harmonie À la victoire de parler !

La sombre et grise mélodie Qui doit éclairer les vivants Attend le soir de l'incendie, Le soir ébauché par les vents !

Quand l'heure viendra qu'on y croie, Mes vœux, mes vertus, ma bonté Jailliront pour mourir de joie Dans l'implacable vérité.

Je n'aurai plus, seul, sans histoire, Que mon élan pour m'appuyer… Hélas, ô sacrifice, ô gloire, Ô silence qui va saigner.

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