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1871

STRASBOURG

Jules BARBIER

Non ! ce n'est pas la guerre ! — On a vu des armées, La baïonnette rouge aux mains, Par le carnage même au carnage animées, Entrechoquer leurs flots humains.

Soldats contre soldats, dans une aveugle rage, Renversés, mourants, à genoux, Combattaient ; — des lions ils avaient le courage. Mais non la cruauté des loups !

Jusque dans leurs fureurs les vertus étaient sauves ; L'honneur se fût retrouvé là !…— Ce qu'on n'avait pas vu, depuis les bêtes fauves De Genséric et d'Attila.

Ce qui dépassera même les plus infâmes, C'est ce raffinement vainqueur De tuer lâchement des enfants et des femmes Pour frapper les hommes au cœur ;

De calculer le sang, la terreur et les larmes Dont il faut remplir la cité Pour vaincre des soldats impuissants sous leurs armes. Et pour briser leur volonté !

Voilà ce qu'ils ont fait, voilà de quelle gloire Se couvrent ces bourreaux pieux ! Les Peaux rouges, les Thugs, d'exécrable mémoire, O Bismark, n'auraient pas fait mieux !

Non, ce n'est pas la guerre !… Et le cœur se soulève, La colère gonfle le sein, Quand on voit le soldat abandonner son glaive Pour le couteau de l'assassin !

Promène maintenait ta grandeur souveraine Parmi ces peuples envahis, O roi Guillaume ! prends l'Alsace et la Lorraine, Pour les souder à ton pays.

Répands sur leurs malheurs une larme hypocrite, Et de ton cœur compatissant Que la douceur chrétienne y soit partout écrite En traits de flamme, en traits de sang !…

Ah ! chez nos paysans de Lorraine et d'Alsace Tu te croyais un autre accès ? Tu pensais des Germains y retrouver la trace ? Non, Guillaume ! ils étaient Français !

Frappe-les ! frappe-les ! De cette hydre fertile Suscite les rébellions ! Frappe !… Pour un qui tombe il en surgira mille. Et pour mille des millions !

Oui, jusqu'à submerger ton trône et ton royaume, Et tes étendards triomphants, Et Sadowa vengé par nous, ô roi Guillaume, Et les enfants de tes enfants !

Pour nous débaptiser tes cruautés sont vaines, Et tes bienfaits sont superflus ; Quand le sang de la France a passé dans nos veines. Ce sang-là ne se refait plus !

Strasbourg, noble cité, tes murs et tes victimes Seront à la postérité Les bulletins vengeurs, les témoins de leurs crimes Et de ton courage indompté !

L'histoire les attend et leur fera justice, Éclairés de ce même feu Qui brûlait la pensée, et le temple, et l'hospice, La pitié, l'âme humaine, et Dieu ! —

C'est bien ! plus de pitié ! Que des armes plus sûres Servent des bras, des cœurs plus forts ! Nous songerons peut-être à panser les blessures Quand nous aurons vengé nos morts !

Et ne nous bornons pas à maudire les maîtres ! Pour servir leurs plans belliqueux, Ces peuples de bourreaux, d'espions et de traîtres Étaient tout entiers avec eux !

Un vieux levain jaloux fermentait dans leur âme ; Leur orgueil s'était offensé De voir trop de lauriers couronner l'oriflamme Qui racontait notre passé ;

Et, du jour où Bismark, devenu populaire Par l'appât d'un premier succès, Réveilla dans les cœurs cet espoir séculaire D'anéantir le nom Français,

De ce jour-là, les champs, les châteaux et les villes Se turent par enchantement ; L'Allemagne fit trève aux discordes civiles, Et guetta l'heure et le moment.

Elle s'arma dans l'ombre, et savoura la joie, L'ivresse de nous outrager, Attendit le signal, et bondit sur sa proie !… Aux armes !… voici l'étranger !…

L'étranger, Dieu puissant ! l'étranger sur la terre De Vaucouleurs, de Domrémy !… O Jeanne ! lègue-nous ta haine héréditaire ; Marche avec nous à l'ennemi !

L'étranger sur le sol de la mère-patrie ! O honte ! ô larmes ! ô douleurs ! Un uhlan se vautrant sur la France meurtrie !… Non, non ! du sang ! et pas de pleurs !

Qu'ils soient maudits ! que Dieu condamne cette engeance D'hypocrites et de bandits ! — Ah ! que la haine est douce, et douce la vengeance ! — Qu'ils soient maudits ! qu'ils soient maudits !

Que dans leurs flots sanglants le Rhin et la Moselle Vers l'Océan roulent leurs corps ; Que pas un chez les siens n'en porte la nouvelle, Avec le dernier cri des morts ;

Que leur lâche attentat au monde les signale, Les voue aux malédictions, Et que la Prusse, avec cette marque fatale, Soit mise au ban des nations !

Toi Werder, toi bourreau, toi le hideux ministre D'une hideuse atrocité, Sois cloué, tout vivant, comme un hibou sinistre. Au carcan de l'humanité !

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