Buvons à l'an quatre— vingt-neuf, Qui mit la Bastille par terre, Qui nous fit un monde tout neuf, Et qui te vit naître, cher père ! !
Hélas ! les voilà déjà vieux, Ces hommes dont la destinée Marqua les. fronts audacieux Au coin de cette grande année ;
Mais, si les injures du temps Ont courbé leur tête blanchie, Leur âme, à jamais affranchie, Reste jeune et n'a que vingt ans ;
L'étincelle de Prométhée Rayonne encor dans leur cerveau Pour fêter ce monde nouveau, O Marseillaise, ils t'ont chantée !
Tels apparaissent à mes yeux Ces derniers débris d'une race Qui sans peur, comme dit Horace, Attendrait la chûte des cieux !
Tel je te contemple, ô mon père ; Et ce feu toujours renaissant, Tu me l'as transmis, je l'espère, Dans une goutte de ton sang !
Qu'importe que l'hypocrisie Ramène ses noirs bataillons, Qu'une royale fantaisie Couse la pourpre à des haillons,
Qu'un soldat français gagne à Rome Ses grades par des oremus, Qu'on immole au non possumus L'humanité devant un homme,
Que nos jeunes gens tout contrits Auprès de Saint Vincent de Paule Aillent chercher un coup d'épaule Et mettre leurs vertus à prix,
Que, sous prétexte de famille, Et d'ordre, et de propriété, On nous administre, on nous pille, On nous vole la liberté ?
Qu'importe qu'un peuple hasarde Ce legs glorieux du vainqueur ? Il suffit que je te regarde, Et la foi renaît dans mon cœur !
Je vois rayonner sur la France Cet astre un moment éclipsé, Et dans nos regrets l'espérance, Et l'avenir dans le passé !
Je vois s'épanouir la terre Sous les clartés du vieux Voltaire, Et les Patouillets effarés Regagner leurs antres sacrés !
Le cœur s'échauffe, l'âme vibre ; Le coq gaulois, joyeux et libre, Écrase l'aigle dans son œuf ! Je te regarde, et vois éclore,
Dans ta vieillesse, une autre aurore En buvant à quatre-vingt-neuf !
Cookies on Poetry Cove