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1871

LES CHÂTIMENTS

Jules BARBIER

Au spectacle imposant des Alpes grandioses Que la neige couronne ou de lys ou de roses. Dans un riant émoi, Des rives de Lucerne aux pentes du Salève,

Emportant notre amour, emportant notre rêve, Nous allions, elle et moi. L'esprit n'abdique pas, même où le cœur est maître. Une œuvre de génie alors venait de naître ;

De ses rayonnements Elle éclairait l'exil, elle embrasait l'empire ! Enivré de la muse, enivré du sourire, Je lus les Châtiments.

O livre qui vengeas la conscience humaine, Qui du juste et du vrai reconquis le domaine. Verbe réparateur ! Quand ton aile de flamme eut effleuré ma tête,

Tu sais si j'oubliai pour l’œuvre du poète L’œuvre du créateur ! C'est qu'en toi s'incarna l'honneur de la patrie C'est que, pour réveiller une race flétrie,

Tu devanças le temps ; C'est que tu fus aussi le cri de l'espérance, L'arrêt d'une justice à venir… et la France En a vécu vingt ans ! —

Elle, pourtant, les yeux attirés par les cîmes, Contemplait en rêvant ces merveilles sublimes, Le Righi, la Yung-Frau, Et, jalouse d'avoir les muses pour compagnes,

Me disait doucement : « Regarde ces montagnes ! » — Je regardais plus haut ! Je regardais plus haut que la terre où nous sommes, Plus haut que les sommets qui dominent les hommes,

Montagne ou royauté ; Plus haut !… vers ce foyer de lumière infinie Où, de sa voix divine inspirant le génie, Plane la vérité !

O jours évanouis ! ô rapide voyage, Dont je revois encor passer la douce image En mon esprit songeur ; Où mon cœur fut heureux, où ma foi fut armée,

Où j'eus pour compagnons la femme bien-aimée Et le livre vengeur !… Le livre et l'homme étaient proscrits : l'empire tombe ; Le livre servira d'épitaphe à sa tombe,

b'ans le calomnier ; L'homme, — ce grand exemple encourage et console, Spectre des faux serments, a tenu sa parole, Et rentre le dernier !

Les voilà donc tous deux ! il est une justice !… Résonne librement, que ta voix retentisse. Lyre aux cordes d'airain ! Tes chants de désespoir deviennent chants de fête !

Tes arrêts, accomplis comme ceux du prophète, Traverseront le Rhin ! César les entendra, dans sa stupeur profonde. Non plus comme un écho parti du sein de l'onde,

Porté par les hasards, Mais comme la clameur, sourde, immense, croissante, Que pousse un peuple entier, cette mer rugissante Où sombrent les Césars !

Viens, ô livre imprégné de toutes les vaillances ! Viens, et reproche-moi mes propres défaillances, Quand, docile à mon sort, Sur le fait accompli j'endormais mon courage,

Et, de la liberté contemplant le naufrage, Me reposais au port ! Ah ! je ne savais pas, lorsque ma jeune lyre Du poète divin obtenait un sourire,

Que par lui ranimé, L'homme un jour l'aimerait pour ses haines amères, Comme, pour ses chansons, où bat le cœur des mères, L'enfant l'avait aimé !

Le rayon qui descend du ciel n'a pas mémoire Du brin d'herbe sur qui, du milieu de sa gloire, Un moment il a lui ! Mais, dans la solitude et l'ombre, le brin d'herbe

Se souvient fièrement de ce rayon superbe Qui se posa sur lui !

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