Devers l'interminable plaine Où l'on voit un lourd paysan Dans une pipe en porcelaine Fumer un tabac malfaisant,
Où, jetant l'insulte à nos gloires, Tout un peuple à larges mâchoires Nous poursuit d'un orgueil jaloux, Un fourra brutal et sauvage,
Un cri de menace ou de rage N'est-il pas venu jusqu'à nous ? C'est l'Allemagne, ivre de bière, Hurlant comme un dogue irrité ;
Le bourgeois brandit sa rapière, Les Philistins sont en gaîté. On veut que la France regarde ; Le mâtin hargneux se hasarde
Autour du lion souverain ; Pour ennoblir cette goguette, On fait résonner la trompette, Et l'on illumine le Rhin !
A quel propos tout ce vacarme ? Pourquoi ces bruits guerriers dans l'air Le clairon sonne-t-il l'alarme ? Acclame-t-on Goethe ou Schiller ?
Non ! Comme un antiquaire avare, Se targuant de quelque objet rare, A ses rivaux croit faire affront, L'Allemagne entière célèbre,
O Leipsig, la date funèbre Inscrite par nous à ton front !… Certes, un tel sang vaut des fêtes, Et ce triomphe de hasard
Peut à bon droit tourner les têtes Qu'épouvantait notre étendard ; Pourtant, ô race généreuse, Avant cette revanche heureuse
Que la fortune vous donna. Vous l'avez oublié sans doute, Nous avions laissé sur la route Wagram, Austerlitz, Iéna !
Si, comme vous, de notre histoire Nous voulions remonter le cours, Et marquer de chaque victoire Le jour fameux parmi les jours,
Où trouver assez de trophées, Assez de fleurs, assez d'Orphées, O grands combats, pour vous fêter Devant l'Europe consternée,
A peine les jours de l'année Nous suffiraient à les compter ! Je sais qu'il est de fortes têtes Décriant partout leur pays,
A nous condamner toujours prêtes, Quand le destin nous a trahis ; Qui laissent aux esprits vulgaires Ces vanités des vieilles guerres
Dont les sages font le procès ; Je brave leurs doctrines vaines, Et le sang qui coule en mes veines Jaillit d'un cœur toujours français.
Je n'ai pas cette grandeur d'âme, Quand le canon a retenti, De tourner de l'éloge au blâme, Selon la couleur du parti ;
Ma foi demeure inaltérée Dans cette bannière sacrée Qui n'est pour eux qu'un oripeau ; Et, saisi d'un transport de rage,
Je sens que c'est moi qu'on outrage, Quand on outrage mon' drapeau !… Mais la France, ailleurs attentive, Poursuit son œuvre avec fierté ;
Un autre spectacle captive Cette sœur de l'humanité : Tandis que l'Europe s'effare, Elle applaudit à ce Lazare
Que la mort avait engourdi… Et de loin contemple l'aurore De ce soleil qui vient d'éclore Et déjà touche à son midi !
Car ce sont ta de ses conquêtes ; Sa gloire est pure et sans remords ; Elle n'évoque les tempêtes Que pour rendre la vie aux morts ;
Loin de le traîner sur la claie, Elle-même guérit la plaie Du malheureux qu'elle a blessé ; Elle ne souille pas ses armes,
Et n'insulte jamais aux larmes, Que peut coûter le sang versé ! Quand un peuple jusqu'en son aire Provoque l'aigle étincelant,
La France, d'un coup de tonnerre, Répond parfois à l'insolent ; Mais, de pitié bientôt émue, Vengeant sa grandeur méconnue
Par un bienfait immérité, Elle le prend, clémente et forte, Et dans ses bras elle l'emporte, Et le donne à la liberté !
Tel, assailli par une armée, Hercule voit à son réveil Fourmiller le peuple pygmée Qu'avait enhardi son sommeil ;
Le demi-dieu se prend à rire, Se lève, saisit sans rien dire Princes, soldats et nation, Et, rêvant à la mort d'Antée,
Il apporte aux pieds d'Eurysthée Ce peuple en sa peau de lion !
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