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1871

LE VIEILLARD TARENTIN

Jules BARBIER

Je cite mes auteurs : c'est une vieille histoire Qu'un journal de Poitiers me remet en mémoire. Des pirates, servis un jour par le destin, Prirent à l'abordage un vaisseau tarentin.

Je vous laisse à penser la joie ! Nos gens de cris victorieux Font retentir l'onde et les cieux. Une galère ! quelle proie !

On admire sa forme, et comme sur les eaux Elle glisse légère et pareille aux oiseaux !… Un seul, dans l'ivresse commune, Est sombre et se tient à l'écart.

On s'enquiert d'où lui vient sa tristesse importune. Lui, montrant du doigt un vieillard : « Vous auriez dû jeter cet homme à fond de cale, » Dit-il, avec tous ceux du navire. Je vois

» Qu'il s obstine à toucher cette barre de bois. » Quel est son but ? Je crains quelque embûche fatale !» Les autres, aussitôt, Je se moquer : « Eh ! quoi ? » Craindre un vieillard ? quelle apparence

» Qu'il puisse nuire ? il se tient coi ! » Fallait-il au pauvre homme infliger la souffrance » Des fers dont nous avons chargé ses compagnons ? » Il peut jouer avec sa barre ;

» Ce n'est pas lui que nous craignons ! » Un pirate n'est pas tenu d'être barbare. » — On se trouvait alors vers un rivage ami De Tarente. L'homme, en silence,

Incline la barre à demi. Le navire un moment hésite, se balance, Puis cingle vers la terre. En vain l'on fait effort Pour arrêter sa course ; au gouvernail docile,

Il fend les flots, il entre au port, Entraîné par la main du vieillard immobile !… Aux imprudents vainqueurs on reprend leur butin. Amis, défions-nous du Vieillard tarentin !

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