Skip to content
1871

LE JOUR DES MORTS

Jules BARBIER

Que vous êtes heureux sous vos tombes glacées. O vous qui dans la mort oubliez les humains ! Vous qui ne voyez pas ces fureurs insensées, Ces misères, ces deuils préparés par nos mains,

Ni des gloires passées Les honteux lendemains !… — Pauvre cité livrée aux mains de ce vampire, Tu pouvais succomber, mais en te défendant !…

Pour nous assassiner tout s'unit, tout conspire ; La trahison s'allie au mensonge impudent ; La Prusse aide à l'empire ; Metz complète Sedan !

J'ai vu de vieux soldats pleurer comme des femmes ! A travers tes barreaux, ô tigre, tu nous mords ! C'est toi qui nous flétris, c'est toi qui nous affames !… Par toi les morts vont vite, et, narguant le remords,

Les lâchetés infâmes Plus vite que les morts ! Metz, une cité vierge et jusque là sacrée, Jalouse de son nom, fière de sa vertu,

Par son défenseur même à l'ennemi livrée, Voit déchirer le lin dont son corps est vêtu, Et meurt déshonorée, Sans avoir combattu !

Ne vous semble-t-il pas d'un marchand de luxure Pourvoyant le sérail d'un sultan éhonté ? Il vante son esclave exempte de souillure, Met à prix sa douleur avec sa nudité,

Et la vend chaste et pure A cette impureté !… Va, la honte en revient à qui te prostitue, Et tu peux relever le front avec orgueil !

Metz, ton peuple est plus grand sous le coup qui le tue Quand, pour venger Fabert couché dans le cercueil, Il voile sa statue D'un long crèpe de deuil !

O douleur ! on a vu tout un peuple en alarmes D'un cri désespéré flétrir ce crime affreux ! Les soldats consternés, muets, brisaient leurs armes, Déchiraient leur drapeau, le partageaient entre eux !…

O morts, loin de ces larmes, Que vous êtes heureux ! Vous ne les voyez pas, ces hordes ennemies, Fêter nos trahisons par des hurras vainqueurs ;

Leurs chants n'éveillent pas vos âmes endormies ; Votre oreille est fermée à leurs clairons moqueurs Toutes ces infamies Ne troublent plus vos cœurs !

Toi, mon père, en un coin de l'humble cimetière, Tu m'attends, et ce jour s'écoulera sans moi ! Ce jour où j'apportais quelques fleurs sur ta pierre Où, dans un souvenir plein d’espoir et de foi,

Mon âme tout entière Allait s'unir à toi ! Une pieuse main ne coupera pas l'herbe Qui croît sur cette terre où gît ton pauvre corps ;

Et peut-être un Prussien, pour en faire une gerbe A son cheval fougueux qu'il traîne par le mors, Foule d'un pied superbe Gette tombe où tu dors !…

Non, vous ne dormez pas quand la France succombe, Morts chéris, et ces chants envers vous sont ingrats ; Votre cœur saigne encore à chaque homme qui tombe. Vous versez vos pâleurs au front des scélérats,

Et du fond de la tombe Vous nous tendez les bras ! Vos forces, vos esprits, vos pitiés nous demeurent. Pour nous crier : debout ! vous vous êtes levés ;

Je sens autour de moi vos fantômes qui pleurent ; Les traîtres sont par vous maudits et réprouvés ; Et ce sont eux qui meurent, Et c'est vous qui vivez !

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
LE JOUR DES MORTS · Jules BARBIER · Poetry Cove