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1871

L’IMPÔT

Jules BARBIER

« Que la France agonise et succombe, qu'importe, (Dit ce bourgeois intelligent,) » Si je vis gros et gras quand elle sera morte, » Et si je garde mon argent ?…

» Doubler, tripler l'impôt, quel crime abominable !… » Ces gens de Tours sont des coquins, » Des bandits, des brigands ! et la Prusse est tenable » Auprès de ces républicains !

» Patience ! le jour du châtiment est proche !… » Je vous dis que ces chenapans » Ne raflent nos écus que pour emplir leur poche » Et s'enrichir à nos dépens !

» Et je souffrirai, moi, qu'on me vole et me leurre. » Sans jeter au moins les hauts cris !… » De l'argent pour payer la paix, a la bonne heure ? » Mais la paix, que diable !… à tout prix ! »

Et ce lâche idiot, plus stupide qu'infâme, Se croît honnête après cela !… Tuez-vous donc le corps et torturez-vous l'âme Pour sauver ces citoyens-là !

Hélas ! combien de gens, dont la bassesse affronte Tous les opprobres du vaincu, Trouveront comme lui des milliards pour la honte, Et pour l'honneur pas un écu !

C'est parmi nous, en France, au cœur de nos provinces, Que bourdonnent ces lâchetés ! La paix honteuse, avec une escorte de Princes, Sourit à ces esprits gâtés !

Et si leur empereur, dont la plume élabore Quelque plaidoyer impudent, Leur revenait jamais, vous les verriez encore Lui faire fête après Sédan !…

Oh ! ce n'est pas à lui qu'ils fermeraient leur bourse, Dirai-je leur cœur ?… c'est tout un ! Empire impunément peut reprendre sa course ; César ne peut-être importun !

Il peut, à son plaisir, ruiner les familles Avec des emprunts mexicains. Nous écraser d'impôts pour en payer des Biles Plus voraces que des requins,

Présenter chaque année à ses chambres dévotes Un budget qui leur fait affront ; N'importe ! il est césar ! Six millions de votes ! Et les brutes applaudiront !

Mais que la République, en un danger suprême, Fasse appel à tout citoyen, Ces cœurs doublés d'écus lui jettent l'anathême. Et font des vœux pour le Prussien !…

Eh quoi !… Vos millions, si la barque chavire. N'atteindront pas même le port ! Comprenez donc qu'il faut, pour sauver le navire, Jeter l'argent par-dessus bord !

D'autres donnent leur sang, d'autres donnent leur vie ; Et vous marchandez un denier !… Ah ! ne l'accusez plus, ce Paris que l'envie Est si prompte à calomnier !

Ne lui demandez plus de quel droit il s'appelle Votre maître, ô cerveaux étroits ; Car il vous répondrait, dans sa grandeur nouvelle : « Les maux soufferts ont fait mes droits ! » –

Oui, Paris a commis dos fautes, je l'avoue : Boulevard du petit crevé, Il a traîné vingt ans ses vertus dans la boue !… Mais comme il s'en est relevé !…

C'est le fils de famille, amolli par le vice, Joueur,libertin, suborneur, Mais qui retrouve encore au jour du sacrifice Le chemin sacré de l'honneur !… —

Vous, satisfaits, repus, fidèles à vos haines Ainsi qu'à vos dévotions, Vous portez dans vos cœurs, vous portez dans vos veines La pire des corruptions !

Béatement confits dans un bien-être immonde, Privés de sens et de raison, Vous ne comprenez pas que la chûte du monde Change un clou dans votre maison !

Pour ne pas déranger vos chères habitudes, Vous traîneriez tous les boulets ; Vous subiriez encor toutes les servitudes, Plus zélés que tous les valets !

Vous gorgeriez l'empire avec idolâtrie, Prosternés, rampants, à genoux ; Et vous criez vengeance à Dieu, si la patrie Vous coûte un écu de cent sous !…

Malheureux !… songez-vous quand les mères s'effrayent De ce bruit sourd et menaçant, Qui monte, qui grandit, qui vient… que d'autres payent L'impôt des larmes et du sang ?…

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