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1884

Vivre

Théodore BANVILLE

Répandant l'ironie à flots, Zola, dans son tragique livre, Nous émeut, avec des sanglots, Sur la joie affreuse de vivre.

Je ne suis pas de son avis. Non, la vie est robuste et saine : J'en atteste mes yeux, ravis D'avoir vu l'éternelle scène !

Enfant, ignorant de l'affront Et de la trompeuse chimère, Sentir se presser sur son front Les divins baisers de sa mère ;

Jeune homme, ébloui par le jour Et tout déchiré de blessures Par les dents folles de l'Amour, Chérir ses cruelles morsures ;

Puis s'éveiller, penser, vouloir, Avoir des charbons sur la bouche Et quitter le doux nonchaloir Pour quelque tâche âpre et farouche ;

Devenir plus fort et plus pur ; Savourer la souffrance même Ouvrant pour nous un ciel obscur, Ainsi qu'un céleste poëme ;

Aimer, sentir auprès de soi La compagne chaste et fidèle Qui chasse le troublant effroi ; Voir son bon sourire, et près d'elle,

Cependant que fouettant l'air bleu, Au dehors la bise soupire, Dans un fauteuil, auprès du feu, Lire le bienveillant Shakspere ;

O bonheur ! moment triomphant Qui lave toute ignominie ! Voir dans les yeux d'un cher enfant S'allumer l'éclair du génie ;

Être un doux ouvrier soumis ; Entrevoir Dieu dans la nature Et causer avec ses amis De l'immortalité future ;

Du doute qui nous désola Faire l'espoir qui nous enivre, Oh ! croyez-le, mon cher Zola, Cela vaut la peine de vivre !

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