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VARIATIONS LYRIQUES

Théodore BANVILLE

Le carnaval s'amuse ! Viens le chanter, ma muse, Sur un rhythme gaillard Du bon Ronsard !

Et d'abord, sur ta nuque, En dépit de l'eunuque, Fais flotter tes cheveux Libres de nœuds !

Chante ton dithyrambe En laissant voir ta jambe Et ton sein arrosé D'un feu rosé.

Laisse même, ô déesse, Avec ta blonde tresse, Le maillot des Keller Voler en l'air !

Puisque je congédie Les vers de tragédie, Laisse le décorum Du blanc peplum,

La tunique et les voiles Semés d'un ciel d'étoiles, Et les manteaux épars À saint-Ybars !

Que ses vierges plaintives, Catholiques ou juives, Tiennent des sanhédrins D'alexandrins !

Mais toi, sans autre insigne Que la feuille de vigne Et les souples accords De ton beau corps,

Laisse ton sein de neige Chanter tout le solfège De ses accords pourprés, Mieux que Duprez !

Ou bien, mon adorée, Prends la veste dorée Et le soulier verni De Gavarni !

Mets ta ceinture, et plaque Sur le velours d'un claque Les rubans querelleurs Jonchés de fleurs !

Fais, sur plus de richesses Que n'en ont les duchesses, Coller jusqu'au talon Le pantalon !

Dans tes lèvres écloses Mets les cris et les poses Et les folles ardeurs Des débardeurs !

Puis, sans peur ni réserve, Réchauffant de ta verve Le mollet engourdi De Brididi,

Sur tes pas fiers et souples Traînant cent mille couples, Montre leur jusqu'où va La rédowa,

Et, dans le bal féerique, Hurle un rhythme lyrique Dont tu feras cadeau À Pilodo !

Tapez, pierrots et masques, Sur vos tambours de basques ! Faites de vos grelots Chanter les flots !

Formidables orgies, Suivez sous les bougies Les sax aux voix de fer Jusqu'en enfer !

Sous le gaz de Labeaume Hurrah ! Suivez le heaume Et la cuirasse d'or De Mogador !

Et madame panache, Dont le front se harnache De douze ou quinze bouts De marabouts !

Au son de la musette Suivez ange et frisette, Et ce joli poupon, Rose pompon !

Et Blanche aux belles formes, Dont les cheveux énormes Ont été peints, je crois, Par Delacroix !

De même que la Loire Se promène avec gloire Dans son grand corridor D'argent et d'or,

Sa chevelure rousse Coule, orgueilleuse et douce ; Elle épouvanterait Une forêt.

Chantez, musique et danse ! Que le doux vin de France Tombe dans le cristal Oriental !

Pas de pudeur bégueule ! Amis ! La France seule Est l'aimable et divin Pays du vin !

Laissons à l'Angleterre Ses brouillards et sa bière ! Laissons-la dans le gin Boire le spleen !

Que la pâle Ophélie, En sa mélancolie, Cueille dans les roseaux Les fleurs des eaux !

Que, sensitive humaine, Desdémone promène Sous le saule pleureur Sa triste erreur !

Qu'Hamlet, terrible et sombre Sous les plaintes de l'ombre, Dise, accablé de maux : " des mots ! Des mots ! "

Mais nous, dans la patrie De la galanterie, Gardons les folles mœurs Des gais rimeurs !

Fronts couronnés de lierre, Gardons l'or de Molière, Sans prendre le billon De Crébillon !

C'est dans notre campagne Que le pâle champagne Sur les coteaux d'Aï Mousse ébloui !

C'est sur nos tapis d'herbe Que le soleil superbe Pourpre, frais et brûlants, Nos vins sanglants !

C'est chez nous que l'on aime Les verres de Bohême Qu'emplit d'or et de feu Le sang d'un dieu !

Donc, ô lèvres vermeilles, Buvez à pleines treilles Sur ces coteaux penchants Pères des chants !

Poésie et musique, Chantez l'amour physique Et les cœurs embrasés Par les baisers !

Chantons ces jeunes femmes Dont le cœur et les âmes Atirent vers Paris Tous les esprits !

Chantons leur air bravache Et leur corset sans tache Dont le souple basin Moule un beau sein ;

Leur col qui se chiffonne Sur leur robe de nonne, Leurs doigts collés aux gants Extravagants ;

Leur chapeau dont la grâce Pour toujours embarrasse La ville et le faubourg De Pétersbourg ;

Leurs peignoirs de barège Et leurs jupes de neige Plus blanches que les lys D'Amarillys ;

Leurs épaules glacées, Leurs bottines lacées Et leurs jupons tremblants Sur leurs bas blancs !

Chantons leur courtoisie ! Car ni l'Andalousie, Ni Venise, les yeux Dans ses flots bleus,

Ni la belle Florence Où, dans sa transparence, L'Arno prend les reflets De cent palais,

Ni l'odorante Asie, Qui, dans sa fantaisie, Tient d'un doigt effilé Le narghilé,

Ni l'Allemagne blonde Qui, sur le bord de l'onde, Ceint des vignes du Rhin Son front serein,

N'ont dans leurs rêveries Vu ces lèvres fleuries, Ces croupes de coursier, Ces bras d'acier,

Ces dents de bête fauve, Ces bras faits pour l'alcôve, Ces grands ongles couleur De rose en fleur,

Et ces amours de race Qu'Anacréon, Horace Et Marot enchantés, Eussent chantés !

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