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1888

Turlurette

Théodore BANVILLE

Il s'en va, le fol Amour. Nous entendons le tambour Qui pour vous bat la retraite. Eh ! allez donc, Turlurette !

Sous les rouges cieux pourprés, Vous n'irez plus dans les prés Effeuiller la pâquerette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Du poëte au savetier, Vous charmiez tout le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Hélas ! au lieu d'ortolans, A vos appétits galants On offre une vinaigrette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Déjà, lors de vos treize ans, Vous aviez les yeux luisants, Car vous étiez guillerette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Vous faisiez peu de façons, Et d'aimables polissons Baisaient votre collerette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Belle aux sens extasiés, A coup sûr vous ne lisiez Ni Beuve, ni Philarète. Eh ! allez donc, Turlurette !

Plus tard, quand toute une cour Vous adorait, tour à tour Vous fûtes dame et soubrette. Eh ! allez donc, Turlurette !

On admirait votre peau. Sur votre insolent chapeau Brillait une folle aigrette. Eh ! allez donc, Turlurette !

A vos genoux, très soumis, Se traînaient des gens bien mis, Ayant des croix en barrette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Ou bien, d'un pas vif et prompt, Vous portiez sur votre front Le pot au lait de Perrette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Où sont hélas ! tous les ors Et tous les riants trésors Cachés sous la gorgerette ? Eh ! allez donc, Turlurette !

Et vos seins blancs, où jadis Parmi les glorieux lys Rougissait une fleurette ? Eh ! allez donc, Turlurette !

Et le gai visage en fleur Où le Temps écornifleur Plante sa griffe indiscrète ? Eh ! allez donc, Turlurette !

On voit maigrir votre flanc Et déjà, dans votre sang Frémit une peur secrète. Eh ! allez donc, Turlurette !

Bientôt, regrets superflus ! Vous ne voyagerez plus Au pays de l'amourette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Car, à bouche que veux-tu, Vous aurez de la vertu Comme un pâle anachorète. Eh ! allez donc, Turlurette !

Et tenant votre cabas, Vous tricoterez des bas, Mince comme une levrette. Eh ! allez donc, Turlurette !

Alors, grillant vos mollets, Vous songerez, triste, les Pieds sur votre chaufferette. Eh ! allez donc, Turlurette !

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