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1892

Soleil couchant

Théodore BANVILLE

Dans la rouge fournaise et les brasiers fleuris Le soleil couchant brûle au-dessus de Paris, Tandis qu'entre les murs étouffants de la ville, Une foule indolente, affairée et servile

De femmes étalant des ornements royaux Et d'hommes ficelés et coiffés de tuyaux Marche sur le bitume en file irrégulière, Et que grouille au hasard la noire fourmilière.

Dans le ciel qui se fait un jeu d'associer La douce rose avec des crudités d'acier ; Dans le ciel éclatant de sang, d'or et de soufre Se tord de désespoir tout un peuple qui souffre ;

Ce sont les Dieux, les rois, les guerriers, les vainqueurs, Ceux qui donnent pour nous tout le sang de leurs cœurs. Dans la flamme, pareille à des oranges mûres, Ce sont les Dieux, casqués, mitrés, couverts d'armures,

Bourreaux du néant sombre et du marais hideux. On les voit désolés et tristes. Autour d'eux, Parmi les feux rougis, passent des chars qui roulent Et des fleuves de feu dans la clarté s'écroulent.

Des animaux, chevaux, grands lions, aigles roux, Brillent dans un éclair d'orage et de courroux ; Et devant tous les rois apparaît, la première, Une figure blanche et faite de lumière,

Dont le visage clair et pénétré de jour Épand une clarté de douceur et d'amour. Et les Dieux dans le ciel brûlant qui s'irradie Se tordent, frémissants, mordus par l'incendie.

Sentant s'ouvrir pour eux le gouffre incandescent, Ils exhalent enfin leur plainte, et s'adressant A l'homme, qui n'a plus d'espoir ni de bravoure, Cependant que la flamme atroce les entoure

Et dévore leurs fronts vermeils et leurs cheveux, Ils disent : Nous mourons parce que tu le veux !

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