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1875

Satan en colère

Théodore BANVILLE

Satan, criant miséricorde, Appela d'abord au secours En voyant s'augmenter la horde Qui, grâce à nous, chez lui déborde,

Si bien que ses grils sont trop courts ! Ensuite, il nous fit ce discours : Faut-il donc que je vous proscrive, Mortels que jadis j'attrapais !

C'est effrayant ce qu'il m'arrive De gens sur l'infernale rive, Tassés, pressés en rangs épais, Depuis que vous êtes en paix !

Vous le savez, comme j'imite Les fables des temps primitifs, Les damnés, — on connaît ce mythe, Cuisent chez moi, dans la marmite

Que j'ai prise dans les motifs Des vieux poëtes inventifs. Et, lorsque de rire je pouffe, Malheur à qui touche à ce pot !

Mais, — voici le comique bouffe ! Dans mon pot-au-feu l'on étouffe Depuis que votre chassepot A fait l'ancien fusil capot !

On n'y peut plus tenir à l'aise, Depuis que vos engins hideux, Fusils Bonnin et fusils Dreyse, Font rouler jusqu'à ma fournaise

Un tas de passants hasardeux, Qui tombent là, coupés en deux ! Grâce enfin pour ma casserole ! Chacun de vous est le Colomb

D'une nouvelle arme à virole ; Vous vous foudroyez au pétrole Avec infiniment d'aplomb : C'est une débauche de plomb !

Eh ! quoi, Dumanets sans vergogne, Croyez-vous que nous ricanons, Quand là-haut votre clairon grogne, En voyant la folle besogne

Que me préparent vos canons, Dont je ne retiens pas les noms ! On prétend que j'emmagasine Tout ce que détruira le fer !

Dis, si tu veux, que je lésine, Tas de fous ! mais, dans ma cuisine Où flambe un feu joyeux et clair, Je n'ai plus de place en enfer !

J'étais gai comme Diogène ; J'engraissais comme un alderman ! Vais-je, pour qu'on me morigène, Exproprier ce qui me gêne,

Comme votre baron Haussmann, Moi bon vivant et gentleman ! Ah ! tu t'égorges, saltimbanque, Genre humain encore au maillot !

Toujours des morts ! — La place manque ; S'il en vient un, je vous le flanque (Fût-il juif, turc ou parpaillot) Dans le paradis de Veuillot !

Là, vêtu d'une simple écharpe, Jusqu'à l'éternité sans fin, Ainsi qu'au concert Contrescarpe, Il entendra des airs de harpe

Grattés par ce doux Séraphin, Et s'il s'amuse, il sera fin ! Mais, pauvre ver, pour deux aurores, Vis tranquille sur ton mûrier !

Pourquoi faut-il que tu t'abhorres, Frêle insecte, et que tu dévores, En croyant mâcher du laurier, Tout le plomb que vend l'armurier !

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