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1884

Prière

Théodore BANVILLE

Ah ! n'allons pas en longue queue, Humiliés, Chez ce traiteur de la banlieue Dont vous parliez !

Fêtons notre ami, sans nul doute, Quand sans ennuis Il a bien parcouru sa route. Certes, j'en suis.

Avec le vin de la vendange, Sachons encor Lui verser la saine louange, Comme un flot d'or,

Et qu'alors le poëte en flamme Reste orateur ; Mais n'allons pas chez cet infâme Restaurateur !

Effroi de la race latine, Crime formel, Sa soupe est de la gélatine Au caramel.

On entend parmi ses hors-d'œuvre Un cri plaintif, Et j'aimerais mieux une pieuvre Que son rosbeef.

Sa volaille a l'aspect lubrique, Et ses homards Sont bons pour des nègres d'Afrique Aux nez camards.

Même on le compare à Procuste Dans les journaux. Il collabore avec Locuste Sur des fourneaux.

Fuyons cet homme à l'esprit large, Mais au cœur vain ; Car c'est avec de la litharge Qu'il fait son vin.

Craignons ses crèmes éhontées Et les dégâts Que feraient ses pièces montées Et ses nougats.

Fauchant les gens, comme des herbes, Au son des cors, Il prétend donner de superbes Repas de corps.

Au temps passé, nous y dînâmes En grand gala ; Mais il ferait bientôt des âmes De ces corps-là.

Évitons sa cuisine atroce ; Car, sans honneur, On périrait chez ce féroce Empoisonneur !

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