Skip to content
1884

Païva

Théodore BANVILLE

Paris, qui dans tout pays va, S'en allait voyager, naguère, Chez madame de Païva. On y dînait, — avant la guerre.

Pendant l'hiver triste et fatal, Rougissantes comme des braises, Là, dans les baquets de cristal S'entassaient des Alpes de fraises.

Là se groupait le cercle entier Des causeurs dont chacun essaie De copier l'esprit : Gautier, Saint-Victor, Girardin, Houssaye ;

D'autres encor : des paresseux, Des porteurs de plume et de lyre, Des millionnaires, et ceux Qui savent parler et tout dire.

Du vaste plafond de Baudry, Sur notre pauvre vie amère Et sur notre siècle amoindri Planaient les Dieux géants d'Homère :

Zeus dans un souffle d'aquilon, Cypris aux prunelles pensives, Arès et l'archer Apollon. Avant le festin, les convives,

Tous serrés dans leurs fracs étroits, Contemplaient ces mythologies Dans le salon où brûlaient trois Cent soixante-quinze bougies.

Ils admiraient les luxes lourds De ces emphatiques demeures, En marchant sur les tapis sourds. Puis enfin, quand sonnaient huit heures,

Montrant, comme dans les romans, Sur son cou pareil aux ivoires, Un lourd collier de diamants Jaune pâle, et de perles noires ;

Ayant dans ses yeux, encor pleins D'un entêtement énergique, Les vagues reflets sibyllins D'on ne sait quel passé tragique ;

Avec ses mortelles pâleurs, Devant les damas, dont la trame Étincelait de rouges fleurs, Apparaissait la vieille dame.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
Païva · Théodore BANVILLE · Poetry Cove