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1878

Nos proies

Théodore BANVILLE

O ma mère, emportant nos pleurs et nos dangers, Les ans s'en vont, pareils à des oiseaux légers, Et dans la nue en deuil que les soleils essuient, Nous voyons frissonner leurs ailes qui nous fuient.

Cependant rien n'est faux et rien n'est décevant : Tout ce qui nous fit vivre en nos cœurs est vivant, Et, malgré la tempête affreuse et les tourmentes, Le passé, tout rempli de visions charmantes,

Comme un rêve indécis berce notre sommeil, Et nous laisse dans l'âme un rayon de soleil. Ah ! gardons bien, gardons comme de saintes proies Tout ce qui fut à nous, les douleurs et les joies,

Les mots qui nous charmaient, les cris mélodieux, Les chagrins étouffants, les retours, les adieux, Les gais soleils brillant dans la campagne verte, Le souvenir saignant comme une plaie ouverte,

Et l'aile de la brise et le parfum des bois, Les chants, les pas, les jeux, les sourires, les voix, Et quand l'ombre nous gagne, emplissons-nous d'aurore. Mais Hier, c'est Demain riant qui veut éclore ;

Vois ta fille et ton fils à tes genoux, et vois Notre Georges qui t'offre avec ses petits doigts Ces fleurs, et parle-nous tendrement caressée Par ses grands yeux de flamme où brille la pensée !

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