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1875

Masques et Dominos

Théodore BANVILLE

Ohé ! voici les masques ! Fiévreux, coiffés de casques, Costumés en titis, En ouistitis,

Sans mesure et sans règles, Ils poussent des cris d'aigles, De chenapans, de paons Et d'aegipans !

Le Délire s'exalte Et, le long de l'asphalte, Fait ondoyer ces chars De balochards !

Hurlez dans les ténèbres ! Mais, ô têtes célèbres, Est-ce vous que je vois ? J'entends des voix

Qui me sont familières ! Ours blancs sans muselières, Chicards, turcs, albanais, Je vous connais !

Car cette fois, sans lustre, Tout le Paris illustre A pied comme à cheval Fait carnaval !

Voici la Femme à barbe Qui but de la rhubarbe ; Et c'est d'où vint sa peur Près du sapeur.

Sous tes regards, Europe, La Sappho de la chope, Œil triste et front pâli, Sort de l'oubli

Et reprend sa marotte. (On sait quelle carotte Cette Ange de l'aplomb Eut dans le plomb !)

Voici l'Homme au trombone ! S'il a près de la bonne Cet air aguerri, c'est Qu'il guérissait ;

Car, pour rendre aux gens chauves Des cheveux noirs ou fauves, Ce zouave Jacob Vaut monsieur Lob !

Voici le ferme athlète Qu'une lionne allaite Et qui cache son nez Aux gens bien nés ;

Certes il est bel homme ; Pourtant Gavroche nomme Ce fier lutteur masqué : Communiqué !

Ah ! te voilà, mon brave ! Qu'il est triste, le grave Constitutionnel, Et solennel !

Ombre de Boniface, Quoi que ta bonne y fasse, Il s'en va, Limayrac ! Dieux ! que son frac

Est orné ! Que de plaques ! Il en a de valaques ! Sur son cœur et son flanc Que de fer-blanc !

Voici, dans sa culotte, Qui colle, et pourtant flotte, L'orateur contenu, Qui va, front nu.

Pallas, tenant sa lance, Lui dit : Ton beau silence N'a jamais tari, mon Cher Darimon !

Près de Camors, qui montre Son âme de rencontre, Madame de Chalis Montre ses lys ;

Et même, en cette foule, Qui va comme une houle, Joyeux, je contemplai Monsieur Leplay,

Qu'on a pu voir, en somme, Réclamant les sous, comme Naguère Paul Niquet, Au tourniquet !

Voici Veuillot. Il livre Sa bataille. Il s'enivre Des odeurs de Paris. Que de paris

Pour savoir si Domange Est celui qu'il nomme : Ange ! Ou s'il veut le tricher Avec Richer !

Je vois, suivant sa piste, Un bon feuilletonniste Qui le lundi venait : Monsieur Venet !

Il est dur, mais bien jeune ! C'est d'Augier qu'il déjeune, Et ce dragon dînait De Gondinet !

Puis voici les cocottes Faisant coller leurs cottes De satin — sur des monts Chers aux démons !

Oh ! la charmante pose ! La chevelure rose Vraiment sied encore à Cette Cora ;

Fille-de-l'Air, qui lève Sa jambe, comme un glaive Brillant, nous montre son Blanc caleçon ;

Sans sourciller, pour elles L'Amour coupe ses ailes Et dit : Je me plais où Je vois Zouzou !

Voici… Mais, ô ma lyre, On ne peut pas tout dire. J'en passe et des meilleurs ; C'est comme ailleurs !

O boulevards fantasques ! Près de nous, que de masques, Tartuffes et Scapins Et galopins,

Et marchandes de pommes Et Pierrots ! mais des hommes Parmi tous ces Gil Blas ? Cherchez, hélas !

Car il en est encore Que tourmente et dévore L'amour de ta clarté, O vérité ;

Seulement je suppose Qu'ils ont la bouche close. Ils n'en pensent pas moins ; Mais ces témoins,

Pour qui l'éclat sans feinte De ta nudité sainte Aurait seul des appas, Ne veulent pas,

Contre tous les usages, Parler à des visages Ambigus, terminés Par des faux nez !

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