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1875

Madame Polichinelle

Théodore BANVILLE

Ta grandeur me remplit d'effroi, Polichinelle ! — Réponds-moi. Il paraît que tu bats ta femme. Eh ! oui, quelquefois je l'entame !

Oui, je la rosse, je la bats, Et même, on m'entend de là-bas, Quand, féroce comme un Cosaque, Je lui tombe sur la casaque

Et de cent coups je lui fais don. Mais, lui demandes-tu pardon ? Il serait beau que je le fisse ! Alors, dis, par quel artifice

Es-tu cependant adoré ? C'est que mon habit est doré. Madame, dit-on, se révolte Parfois.

Eh ! oui. Par l'archivolte De mon palais ! tu dis fort bien. Parfois elle rompt son lien. Ces jours derniers, émancipée,

La dame s'était échappée Par un élan bien réussi ! Vrai Dieu ! qu'elle était belle ainsi, Mon Espagnole, ma Chimène !

Elle tranchait de l'inhumaine ! Elle portait d'un air mignon La rose rouge à son chignon, Et, fière, elle frémissait toute

Dans l'air libre, ayant une goutte De sang de taureau dans le cœur ! Cependant, te voilà vainqueur. Parle-moi, beau chanteur de gammes :

Quel charme en toi dompte les dames ? Car ta bosse est pleine de vent Par derrière, aussi par devant ; Et, comme tu fus un ivrogne,

On voit fleurir ta rouge trogne. Pour le reste, nous t'égalons ! C'est parce que j'ai des galons. Parlons franc. Tout le jour tu vides

Les pots, de tes lèvres avides ; Et, trouvant que la soif te nuit, Tu les vides encor la nuit. Ta conduite est fort excentrique :

Au retour, tu prends une trique Et, délibérément, tu bats Le manteau, la robe et les bas De madame Polichinelle.

Qui donc fait que la péronnelle Consent à ces jeux effrénés ? La pourpre — que j'ai sur mon nez ! Bref, ayant mis à sec une outre,

Tu vides l'autre, et passes outre ; Tu nous montres, étant fort laid, Des cheveux plus blancs que du lait, Et, de plus, tu deviens obèse.

D'où vient que ta femme te baise Ainsi qu'un héros de roman ? Apprends-moi donc quel talisman Fait qu'une dame si jolie

Supporte la triste folie De ton caractère immoral ? C'est mon chapeau de général !

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