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1884

Les Tristes

Théodore BANVILLE

Elles passent insolemment Sur le dur tapis du bitume, Appelant du regard l'amant Qui pour un instant s'accoutume.

Comme hier et comme demain, D'un pas tantôt lent ou rapide Elles arpentent le chemin, Calmes comme un bétail stupide.

Leurs corsages voluptueux Provoquent des épithalames. Alors des mortels vertueux Passent, tenant au bras leurs femmes.

Oh ! disent-ils, voilà le ton Donné par nos littératures ! Tête et sang ! comment laisse-t-on Sortir de telles créatures ?

Tels ces orateurs oublieux Se courroucent, et leur flot passe. Les Tristes les suivent des yeux Et leur répondent à voix basse.

Ayant pour unique témoin Le souvenir d'une heure tendre, Elles disent, parlant de loin, Comme s'ils pouvaient les entendre :

Oui, nous sommes joie et douleur ! Mais n'ayez pas un air morose En voyant nos lèvres en fleur Aussi banales qu'une rose.

Troupeau docile et châtié, Nous marchons là, troublantes Èves ; Mais ayez un peu de pitié Pour les fantômes de vos rêves.

Rasant toujours à pas furtifs Les murs de pierres ou de briques, Nous sommes des êtres fictifs Créés par vos désirs lubriques ;

Vos bras difformes et velus Sont ceux où nous nous reposâmes, Et nous ne sommes rien de plus Que les figures de vos âmes.

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