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1884

Le Veau

Théodore BANVILLE

Si j'en crois Gustave Claudin, Et son livre assuré de plaire, Où par un flamboiement soudain, Le Paris d'autrefois s'éclaire ;

A l'ancien Café de Paris, Où venaient, quittant leurs repaires, Des gens qui n'étaient pas maris, Gardes nationaux, ou pères ;

Roqueplan, cet esprit, Véron, Cet homme à la panse étoffée, Plus voluptueux que Néron, Musset, beau comme un jeune Orphée ;

En cet endroit où s'échangeaient Les diamants de la parole, Ces grands Parisiens mangeaient Du veau cuit à la casserole.

Et même, ô problèmes subtils Qui tordent la raison humaine ! Ce mets que chacun évite, ils En mangeaient trois fois par semaine.

En quoi donc était fait ce veau ? Quelle prophétesse Cassandre, Quelle cuisinière au cerveau Puissant, le cuisait sur la cendre ?

La casserole où se dorait Ce veau charmeur qui nous fait honte Et que le poëte adorait, Fut-elle de cuivre ou de fonte ?

De pareils veaux ne cuisent plus ! Ils sont entrés dans la nuit noire, Parmi les âges révolus Et catalogués par l'histoire.

Comme les amours de Bulbul, Il est bien certain que ce mythe Nous reporte à des temps où nul Ne prévoyait la dynamite.

Mais c'est égal, veau décevant Qui vers des extases m'élèves, Je te reverrai bien souvent Dans les chimères de mes rêves.

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