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1888

Le Piano

Théodore BANVILLE

Tant pis, j'aime le piano ! Mon maître, au fond de la Scythie Fort connu, comme à Landerneau, Aimait l'araignée et l'ortie.

Et pourquoi ? Parce qu'on les hait. Pour moi, j'aime, épris de chimères, Le piano, parce qu'il est Plus haï que les belles-mères.

Un rayon sur mon front a lui, Lorsque l'heure du thé ramène Ce monstre, affreux comme celui Du long récit de Théramène.

Devant les dames à turban, A ses vœux j'aime à condescendre, Quand sa croupe se recourbe en Replis de bois de palissandre.

N'ayant pas tremblé pour si peu, Je supporte ses airs farouches Et même, le terrible jeu De ses dents, qu'on nomme : des touches.

Eh ! oui, le piano, Meyer Beer admettait cet ustensile, Et c'est pourquoi Ernest Reyer Me semble un peu trop difficile.

Implorant les cieux parfois sourds Où passent des guerriers équestres, J'en conviens, je n'ai pas toujours Sous ma main de puissants orchestres.

Or, pour oublier les méchants Si, pâle et l'œil de pleurs humide, J'ai besoin d'entendre les chants Célestes d'Orphée ou d'Armide,

O Vérité, sors de ton puits ! Lorsque ce désir fou m'étrangle, Dis-nous cependant si je puis Me les jouer sur le triangle !

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