Le musicien, fils des Dieux, Est maître absolu de notre âme, Et dans l'Infini radieux Il l'emporte en son vol de flamme.
Il est le maître, il est le roi, Sans fusils ni canons de cuivre, Sans batailles pâles d'effroi ; Dès qu'il ordonne, il faut le suivre.
Donc, il le veut, partons, fuyons, Quittons pour ses apothéoses Cette fête où dans les rayons Resplendissent les lèvres roses ;
Cette fête aux aspects charmants Où parmi les flammes fleuries Brillent les éblouissements Des femmes et des pierreries.
Il va, le chanteur inspiré : Suivons-le d'un vol énergique Au loin, sous le ciel azuré, Dans la grande forêt magique ;
Au bois, où se mêlent encor Sous les ombres silencieuses Le divin rire aux notes d'or Et les larmes délicieuses ;
Où du sein des antres profonds Les oiseaux donnent la réplique A des virtuoses bouffons Jouant un air mélancolique.
Là, comme un seigneur espagnol, Tandis que Vénus étincelle, Le mélodieux rossignol Se plaint d'amour à la crécelle.
Puis, dans un triste adagio, La trompette gémit et pleure Sur notre époque d'agio Que jamais un rêve n'effleure !
Caille, coucou, dans le verger Tout s'évertue et bat des ailes ; Et celle qui d'un pied léger Bondit sur les herbes nouvelles,
La Danse, folle du tambour, Brisant le lien qui la sangle, Bondit, haletante d'amour, Et s'envole avec le triangle !
Voix, parlez aux rameaux flottants ; Musique, enchante la ravine ! Tenez, mesdames, de tout temps Ce fut de même, j'imagine,
Sur l'herbe et dans les noirs ravins Et parmi la feuillée obscure, Un échange de chants divins Entre la Lyre et la Nature !
Au temps où les bêtes pleuraient, Dans la sainte nature fée Les lions soumis adoraient Un chanteur qu'on nommait Orphée,
Car (dans mon rêve je le vois Éveillant les antres sonores) Il avait dans sa grande voix L'éblouissement des aurores,
La profondeur des cieux, le son Qui monte des sphères sacrées, L'horreur des bois et le frisson Des étoiles enamourées.
A l'Opéra l'on eût sifflé, Mais les panthères et la lice, N'ayant pas sur elles de clé, N'y cherchaient pas tant de malice,
Et les tigres dans les déserts Dédaignaient la façon banale De bâiller à tous les beaux airs, N'ayant pas de loge infernale.
Dans l'ombre des rochers épars Ou groupés sous un noir mélèze, Les onces et les léopards Tout bonnement se pâmaient d'aise ;
En ces temps naïfs, aucun d'eux N'avait peur de paraître bête, Et de leurs bons mufles hideux Ils léchaient les pieds du poëte.
Oh ! s'envoler comme Ariel ! Quitter la terre avec délire, Prêter l'oreille aux voix du ciel Et ne pas dédaigner la Lyre !
Pauvres gens, — qui nous enivrons D'entendre une horrible Victoire Mugir avec les noirs clairons, Ce serait notre seule gloire !
Dans ce cas-là, si nous voulions, Nous aurions peut-être, je pense, Autant d'esprit que les lions : Ce serait notre récompense.
Rappelez-vous ce mot vanté De Shakspere, qui divinise Le doux clair de lune enchanté C'est dans Le Marchand de Venise.
Lorenzo, qui sur tous les tons Peignait son amour jeune et folle, Dit à sa maîtresse : Écoutons La musique, — ô sainte parole !
Et voici que les deux amants Écoutent dans la nuit sans voiles Les purs concerts des instruments Se mêler au chant des étoiles.
Oh ! puisque le musicien, Nous emportant dans l'harmonie, Nous prend, libres de tout lien, Sur les ailes de son génie ;
Puisque, nous enivrant d'accords, Nous pouvons avec un sourire Entendre la harpe et les cors, Comme les amants de Shakspere,
Faisons comme eux : envolons-nous Au delà du monde physique, Et, comme dit en mots si doux Le maître, — écoutons la musique !
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