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1892

La Lune

Théodore BANVILLE

Au clair de la lune Brillent follement Ta prunelle brune Et ton sein charmant.

Pâle Cidalise, Ton front sans rival Éclaire Venise Et son carnaval.

Cachant sous ton masque Un sourire amer, Tu t'en vas, fantasque, Sur la vaste mer.

Et frottant son aile A ton casaquin, Voilà Pulcinelle Avec Arlequin !

Voilà Scaramouche Et don Spavento, Et Scapin farouche Dans son vert manteau ;

Et, comme Tityre Près d'Amaryllis, Pierrot qui s'étire, Mince comme un lys.

Zerbin, dans sa fièvre, Après Mezzetin, Baise à pleine lèvre Tes bras de satin.

Verse-leur l'ivresse ! O toi qui me plus, Folle charmeresse, Je ne t'aime plus.

Je ris, ma guitare Chante un air moqueur ; Pourtant c'est bizarre, J'ai froid dans le cœur.

Et je vois la lune, Dans l'ardente nuit, Frissonner, comme une Clarté qui s'enfuit.

Phœbé, la perverse, Peut-être à son tour S'alanguit et verse Des larmes d'amour.

Et son char l'emporte, Dans la nuit en feu, Désolée et morte Au fond du ciel bleu.

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