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1875

L'Aube romantique

Théodore BANVILLE

Mil huit cent trente ! Aurore Qui m'éblouis encore, Promesse du destin, Riant matin !

Aube où le soleil plonge ! Quelquefois un beau songe Me rend l'éclat vermeil De ton réveil.

Jetant ta pourpre rose En notre ciel morose, Tu parais, et la nuit Soudain s'enfuit.

La nymphe Poésie Aux cheveux d'ambroisie Avec son art subtil Revient d'exil ;

L'Ode chante, le Drame Ourdit sa riche trame ; L'harmonieux Sonnet Déjà renaît.

Ici rugit Shakspere, Là Pétrarque soupire ; Horace bon garçon Dit sa chanson,

Et Ronsard son poëme, Et l'on retrouve même L'art farouche et naïf Du vieux Baïf.

Tout joyeux, du Cocyte Rabelais ressuscite, Pour donner au roman Un talisman,

Et l'amoureuse fièvre Qui rougit notre lèvre Défend même au journal D'être banal !

La grande Architecture, Prière sainte et pure De l'art matériel, Regarde au ciel ;

La Sculpture modèle Des saints au cœur fidèle Pareils aux lys vêtus De leurs vertus,

Et la Musique emporte Notre âme par la porte Des chants délicieux Au fond des cieux.

O grand combat sublime Du Luth et de la Rime ! Renouveau triomphal De l'Idéal !

Hugo, sombre, dédie Sa morne tragédie Aux grands cœurs désolés, Aux exilés,

A la souffrance, au rêve. Il embrasse, il relève Et Marion, hélas ! Et toi, Ruy Blas.

Et déjà, comme exemple, David, qui le contemple, Met sur son front guerrier Le noir laurier.

George Sand en son âme Porte un éclair de flamme ; Musset, beau cygne errant, Chante en pleurant ;

Balzac, superbe, mène La Comédie Humaine Et nous fait voir à nu L'homme ingénu ;

Pour le luth Sainte-Beuve Trouve une corde neuve ; Barbier lance en grondant L'Iambe ardent ;

La plainte de Valmore Pleure et s'exhale encore En sanglots plus amers Que ceux des mers,

Et, sur un mont sauvage, L'Art jaloux donne au sage Théophile Gautier Le monde entier.

En ces beaux jours de jeûne, Karr a plus d'amour jeune Qu'un vieux Rothschild pensif N'a d'or massif ;

De sa voix attendrie Gérard dit la féerie Et le songe riant De l'Orient ;

Les Deschamps, voix jumelles, Chantent : l'un a des ailes, L'autre parle à l'écho De Roméo.

Frédérick ploie et mène En tyran Melpomène, Et la grande Dorval L'a pour rival ;

Berlioz, qui nous étonne, Avec l'orage tonne, Et parle dans l'éclair A Meyerbeer ;

Préault, d'un doigt fantasque, Fait trembler sur un masque L'immortelle pâleur De la Douleur,

Tandis qu'à chaque livre Johannot, d'amour ivre, Prête un rêve nouveau De son cerveau.

Pour Boulanger qui l'aime, Facile, et venant même Baiser au front Nanteuil Dans son fauteuil,

La Peinture en extase Donne la chrysoprase Et le rubis des rois A Delacroix.

Daumier trouve l'étrange Crayon de Michel-Ange, Noble vol impuni ! Et Garvani

Court, sans qu'on le dépasse, Vers l'amoureuse Grâce Qu'à l'Esprit maria Devéria !

Mais, hélas ! où m'emporte Le songe ! Elle est bien morte L'époque où nous voyions Tant de rayons !

Où sont-ils ? les poëtes Qui nous faisaient des fêtes, Ces vaillants, ces grands cœurs, Tous ces vainqueurs,

Ces soldats, ces apôtres ? Les uns sont morts. Les autres, Du repos envieux, Sont déjà vieux.

Leur histoire si grande N'est plus qu'une légende Qu'autour du foyer noir On dit le soir,

Et ce collier illustre, Qu'à présent touche un rustre, Sème ses grains épars De toutes parts.

Hamlet qu'on abandonne Est seul et sans couronne Même dans Elseneur : Adieu l'honneur

De l'âge romantique ; Mais de la chaîne antique Garde-nous chaque anneau, Asselineau !

Comme le vieil Homère Savamment énumère Les princes, les vassaux Et leurs vaisseaux,

Redis-nous cette guère ! Les livres faits naguère Selon le rituel De Renduel,

Fais-les voir à la file ! Jusqu'au Bibliophile Montrant page et bourrel, Jusqu'à Borel ;

Car tu sais leur histoire Si bien que ta mémoire N'a pas même failli Pour Lassailly.

Donc, toi que je compare Au Héraut, qui répare Le beau renom des vers Par l'univers,

Dis-nous Mil huit cent trente, Époque fulgurante, Ses luttes, ses ardeurs Et les splendeurs

De cette apocalypse, Que maintenant éclipse Le puissant coryza De Thérésa !

Car il est beau de dire A notre âge en délire Courbé sur des écus : Gloire aux vaincus.

Envahi par le lierre, Le château pierre à pierre Tombe et s'écroule ; mais Rien n'a jamais

Dompté le fanatisme Du bon vieux romantisme, De ce Titan du Rhin Au cœur d'airain.

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