Dans nos longs soirs d'hiver, où, chez le bon Armand, Dans notre far-niente adorable et charmant On oubliait le monde aride, Vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué,
Au milieu des éclats du rire le plus gai Grimaçait toujours une ride. Et moi, j'étais plus triste encor Lorsque, comme en un fleuve d'or,
Je remontais dans ma mémoire, Et que d'un regard triomphant Je revoyais mes jours d'enfant Couler d'émeraude et de moire,
Puis engouffrer leurs tristes flots Au fond d'une mer sombre et noire Avec des bruits et des sanglots. Et je me rappelais cette époque oubliée
Où l'âme d'une femme, à mon âme liée, L'avait brisée avec si peu, Et cette nuit d'angoisse, effarée et vivante, Où sur ma couche, avec des sanglots d'épouvante,
Je pleurais en suppliant Dieu ! Oh ! Disais-je alors, quoi ! La bouche Qui vous caresse et qui vous touche Avec un délire inouï,
La main frémissante qui presse Les vôtres, les soupirs, l'ivresse, Les yeux éteints qui disent oui, Tout cela, ce n'est qu'un mensonge,
Ce n'est qu'un songe évanoui Qui passe comme un autre songe ! Quoi ! Lorsque je mourrai dans un délire fou, Peut-être qu'un autre homme embrassera son cou
Malgré ses refus hypocrites, Et quand, se souvenant, mon âme gémira, Dans un spasme semblable elle lui redira Les choses qu'elle m'avait dites ! »
Et sous cet ardent souvenir Du temps qui ne peut revenir Et dont un seul instant vous sèvre, Je me débattais dans la nuit
Comme sous un spectre qu'on fuit Dans les visions de la fièvre ; Puis je m'endormis, terrassé, Le sein nu, l'écume à la lèvre,
Les yeux brûlants, le front glacé. Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges ! Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges Avec de splendides habits,
Toutes les deux montrant des beautés plus qu'humaines Et laissant ondoyer leurs tuniques romaines Sur des cothurnes de rubis. L'une, aux cheveux roulés en onde,
Étalait haut sa tête blonde Sur les lignes d'un cou nerveux ; Ardente comme un vent d'orage, Quand son front commandait l'hommage,
Sa lèvre commandait les vœux ; L'autre, plus blanche que l'opale, Sous le manteau de ses cheveux Voilait une beauté fatale.
Et comme j'admirais en moi ces traits si beaux, Comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux Qu'on aime et devant qui l'on tremble, Toutes deux, entr'ouvrant leurs lèvres à la fois,
Déployèrent dans l'ombre une splendide voix Et tout bas me dirent ensemble : Quoi ! Parce qu'à ton premier jour Un désenchantement d'amour
A secoué sur toi son ombre, Tu te laisses ensevelir Dans cet ennui qui fait pâlir Ton front sous une douleur sombre !
Viens avec moi, viens avec nous ! Nous avons des plaisirs sans nombre Que nous mettrons à tes genoux ! —Oh ! S'il en est ainsi, si vous m'aimez, leur dis-je,
Si vous pouvez encor pour moi faire un prodige, Rappelez l'amour oublieux ! Mais voici que la femme à blonde chevelure M'entoura de ses bras, et, belle de luxure,
Mit ses yeux brûlants dans mes yeux.
Cookies on Poetry Cove