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1875

Embellissements

Théodore BANVILLE

Si vous le pouvez, d'un œil sec Regardez cela. C'est la rue De la Paix. Dieux puissants ! avec Quelle fureur le pic s'y rue !

Dégringolez, façades, coins ! En avant la pelle et la pioche ! O rue historique, rejoins Celles de Tyr et d'Antioche !

Le spectacle est superbe, car Des hordes, comme en rêve entrées Dans ces maisons, en sortent par Les trous des chambres éventrées ;

Tous ces palais sur leurs genoux Laissent ruisseler leurs entrailles ; On voit, comme des aigles fous, S'envoler des pans de murailles ;

Et les plâtras et les gravats, O dieu de notre préfecture, Couvrent la ville où tu gravas Ton nom pour la race future.

Blanc comme Avril en floraison, Le passant gémit, pleure et beugle. Désormais on a bien raison De dire que l'homme est aveugle ;

Car, ainsi masqué jusqu'aux dents, Le Français, qui devient farouche, A du plâtre dans les yeux, dans Les narines et dans la bouche.

O Parisien, ta cité A présent n'a plus de rivales ; Mais, selon ta capacité, Ce plâtre, il faut que tu l'avales !

Et voici, dans tout ce mic-mac, Le plus clair de tes héritages : Tu dois avoir dans l'estomac Quelques maisons à cinq étages !

Hurrah ! Le fauve Sahara Croît et grandit, où fut la rue De la Paix ; bientôt l'on aura Coupé cette immense verrue.

Bon Paris, patiente encor : Bientôt, pourvu qu'on démolisse, Tu deviendras le sable d'or, Le désert parfaitement lisse,

O ville, — et, prudents animaux, Au lieu même où tu te pavanes Les doux et patients chameaux Iront en longues caravanes !

Paix divine ! ce n'est plus qu'aux Antipodes que l'on te souffre ; L'Europe est ivre de shakos, De canons rayés et de soufre.

Tu souris, efforts superflus ! Ta détresse, hélas ! s'est accrue. Chez nous il ne te restait plus Rien, Déesse, qu'un nom de rue ;

On te le reprend ! Il est sûr Qu'un édile sévère et tendre Ne peut pas laisser ton nom sur Des démolitions à vendre !

Ouvrière, qui n'as souci Que d'une œuvre amoureuse et lente, Le préfet te chassa d'ici Comme une marchande ambulante ;

Ce maître a brisé ton collier Et l'a jeté dans le cloaque, Et, pour te mieux humilier, T'a même retiré ta plaque !

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