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1878

Douces Larmes

Théodore BANVILLE

Si vous ne voyez pas le front de votre fils Accablé sous le poids de la science amère, Et si pour vous l'enfant que vous berciez jadis Reste un enfant pour vous, ma mère,

Laissez-moi m'enivrer de votre douce voix, Qui fut ma poésie et ma première fête, Et puis, m'agenouillant ici comme autrefois, Sur vos genoux poser ma tête !

Je veux redevenir ignorant, je le veux ! Et revoir, oubliant mes plaintes étouffées, Ce temps où vous passiez dans mes petits cheveux Un peigne d'or, comme les fées !

Votre main sur mes yeux alors me consolait ! Je m'endormais, ravi par toutes vos caresses, Faible, heureux, souriant, nourri de votre lait, De vos chants et de vos tendresses !

Oui, je veux y penser encor, si je le puis Et rêver près de vous, comme j'avais coutume, Aux bonheurs envolés, car je n'ai bu depuis Que le dégoût et l'amertume !

Vous me disiez : Mon fils, un jour tu souffriras. Pour t'épargner un peu les maux que je redoute, Laisse-moi te cacher aux méchants dans mes bras ! C'est que vous le saviez sans doute,

Les baisers que plus tard, hélas ! je recevrais, Devaient toujours servir à cacher un mensonge ; Ceux que vous me donniez étaient bien les seuls vrais ; Oui les seuls ; maintenant j'y songe !

Mère ! — Laissez-le-moi dire, ce mot charmant, Et bien oublier tout, rien que pendant cette heure ! Car, si je suis heureux encor pour un moment, C'est quand j'oublie et quand je pleure.

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