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1873

Double Ballade pour les bonnes Gens

Théodore BANVILLE

Le temps où j'accorde ces rimes Est meilleur pour le financier Que pour les vertus magnanimes. Je regarde négocier

Au milieu d'un luxe princier Tous les gens de sac et de corde, Le traitant, le juif et l'huissier : Dieu fasse aux bons miséricorde !

Muse, quittons les blanches cimes Où nous osions balbutier. Parlons crédit, report et primes ! Le sort ne se veut soucier

Que du changeur et du boursier ; Partout la haine et la discorde ; Les cœurs sont de neige et d'acier, Dieu fasse aux bons miséricorde !

C'en est fait des strophes sublimes ! Le réalisme et l'art grossier Sont venus pour punir nos crimes. Le fils d'Homère est besacier.

Le biographe carnassier N'a pas de répit qu'il ne morde ; Tartuffe veut officier : Dieu fasse aux bons miséricorde !

Basile a quatre pseudonymes. Je vois Judas paperassier Vendre son Dieu pour des centimes. O doux Orphée, un épicier

Dont la police a le dossier Parle morale avec sa horde Et vient pour te supplicier. Dieu fasse aux bons miséricorde !

Mais quoi ! tant que tu nous animes, Génie, ô maître, ô justicier, Reprenons les savantes limes ! Puisque notre cher devancier

Nous verse le suc nourricier, Que l'enthousiasme déborde ! Reviens, Amour, divin sorcier ! Dieu fasse aux bons miséricorde !

Art, Pensée, ô blanches victimes, Cygnes qu'on veut asphyxier, Ne tombez pas vers les abîmes ! Pégase ailé, brillant coursier,

Viens ! Que pour nous initier Cypris renaisse, et qu'elle torde Ses cheveux d'or sur le glacier ! Dieu fasse aux bons miséricorde !

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