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1888

Deux tours

Théodore BANVILLE

Emma dit au jeune étranger : La tour Eiffel ? C'est inutile. Car à quoi bon te déranger Dans une intention futile ?

Tu pourras la voir à son tour Sous le rayon d'or qui s'y vautre. Mais je suis moi-même une tour, Et je vaux parfaitement l'autre.

Je suis svelte et superbe aussi. Tu me vois jaillir vers la nue, Et la foule m'admire ici Mieux que cette grande ingénue.

Comme elle, j'attache en effet Ma parure avec des agrafes Et, modèle insolent, j'ai fait La fortune des photographes.

Je plais, même au chat de Salis ; Nul rimeur ne m'a ravalée. Je suis droite comme ces lys Qu'on voit dans la douce vallée.

J'en conviens, l'autre a des appas Que suit une ardente séquelle ; Mais, jeune homme, je ne suis pas Moins solide et moins dure qu'elle.

Rigide comme le Devoir, Je surgis ! Reste dans la ville. Tu n'as pas besoin, pour me voir, Du chemin de fer Decauville.

Planant dans les cieux, le vautour Ne fait aucune différence Entre elle et moi. Donc, tour pour tour, Accorde-moi la préférence.

Telle, avec un peu de rougeur, Emma, non sans littérature S'expliquait, et le voyageur Admirait sa belle structure.

Il pensa : Quo non ascendam ? Ayant avalé quelques verres D'un bon genièvre d'Amsterdam, Qui rend les âmes peu sévères.

Et dardant son œil de gerfaut, Il cria comme une fanfare : Vous êtes la tour qu'il me faut, Et je m'éclaire à votre phare.

Pur comme Diaz de Bivar, Je suis né sous un grand ciel rose, Dans le département du Var Qu'un furieux soleil arrose.

J'arrive, en effet, de Fréjus. Près de vous mon désir énorme Naît, palpite, et veut grimper jus- Qu'à la seconde plate-forme.

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