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1884

Dans le monde

Théodore BANVILLE

Amené, jeune et plein d'espoir, A la fête que donne Adèle, Luc, charmant dans son habit noir, Se demande ce qu'on a d'elle.

Ébloui comme l'étourneau, Il voit se presser sous les lustres En fleurs, venus de Murano, Un tas de bonshommes illustres.

Les femmes aux fronts querelleurs Ressembleraient aux jeunes mères D'un tas de Cupidons voleurs, Avec leurs croupes de Chimères.

On s'amuse, ou l'on faitsemblant. Tout, dans cette fête, respire Le mystère doux et troublant. On dirait que l'on y conspire.

Oh ! que d'invités ! Quelques-uns Disent des paroles sans queue Ni tête. Des flots de parfums Montent dans l'atmosphère bleue.

Et partout, sous ce voile bleu Qui ravirait les coloristes, On voit des diamants de feu Et des seins nus et des yeux tristes.

Une femme au sourcil courbé Comme un arc, dont on s'émerveille, Appelle un ministre : Bébé, Et deux collégiens : Ma vieille.

A tout ce poëme diffus Voulant comprendre quelque chose, Luc s'adresse d'un air confus A sa belle voisine Rose,

Qui met des cœurs dans ses prisons. Timide, il s'est penché vers elle Au point d'effleurer ses frisons. Oh ! lui dit-il, mademoiselle,

Guidez mes esprits, éblouis Par votre chevelure blonde. Ici, je vois bien que je suis Dans le monde. Mais dans quel monde ?

J'ai fait ce rêve étrange et doux : Conduire à travers la Bohème Un bel être pareil à vous. Est-ce ici le monde où l'on aime ?

Sur ma lèvre, un vol de baisers Qui voudraient fuir vers votre joue, S'enivre de ses tons rosés. Est-ce ici le monde où l'on joue ?

Mais si vous le voulez, je veux Trouver la tristesse meilleure. Je sens frissonner vos cheveux. Est-ce ici le monde où l'on pleure ?

Ou, si vous le voulez aussi, J'aime la joie et son délire. Répondez, madame, est-ce ici Le monde où l'on se tord de rire ?

Rose écoute ces mots ardents Et regarde, presque touchée, Le jeune ingénu, dont ses dents Feraient à peine une bouchée.

Rose qui connaît tout, le suc Des poisons, le goût de la lie Et tout le reste, dit à Luc, En levant ses yeux d'Ophélie,

Ses pâles yeux diamantés Où frissonne un tragique rêve : Jeune homme, allez-vous-en. Partez. C'est ici le monde où l'on crève !

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