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1875

Courbet, seconde manière

Théodore BANVILLE

Réalisme, oripeau démodé, vieille enseigne, Tu n'as plus ce héros qui te rafistolait. Il faut te dire adieu, quoique mon cœur en saigne : Courbet ne tire plus de coups de pistolet.

Il est sage à présent : c'en est fait des caprices Étranges et bouffons que ce réaliste eut. Succès ! il était temps enfin que tu le prisses, Et je vois devant lui se dresser l'Institut.

C'en est fait des lutteurs dont la chair était bleue, Des nez extravagants, des yeux à demi ronds ! Courbet transfiguré ne coupe plus la queue De ses chiens. Il n'est plus qu'admirable. Admirons.

Ses tableaux, attaqués avec un zèle habile, Qu'on ne voyait jadis que dans Ornans, ornant Les salons bourgeois, ont enfin usé la bile Des vingt critiques d'art, qui vont le flagornant !

Au temple de la Gloire il vient, un dieu le porte. Gautier devant ses pas s'incline, et Pelloquet Rayonnant et pensif lui dit : Voici la porte ! Et Saint-Victor s'apprête à tourner le loquet.

C'est justice, et Courbet s'en va dans la verdure, Ivre de l'air salubre et du chant des bouvreuils. Il a violemment épousé la Nature Au fond d'un bois, dans la remise des chevreuils.

Printemps luxurieux dont Avril fait la couche, O printemps verdoyant, c'est toi qui les ombras, Les rochers où dormait cette Reine farouche : Courbet sans dire un mot l'empoigna dans ses bras.

C'est en vain qu'éveillée en sursaut, cette Nymphe Cacha de ses deux mains son corps puissant et doux Où le sang est bien plus abondant que la lymphe, Et lui cria : Monsieur, pour qui me prenez-vous ?

Car le maître d'Ornans l'emporta dans son aire, Et, fougueux, lui ferma la bouche ardente avec Un baiser appuyé comme un coup de tonnerre, En lui disant tout bas : Va te plaindre à l'art grec !

Voilà comment les gens qui ne sont pas timides Savent mener à bien leurs affaires de cœur. Or, la Nymphe, en rouvrant ses yeux d'amour humides, Dit au paysagiste heureux : O mon vainqueur !

O mon roi ! tu m'as fait une cour un peu vive, Mais j'aime la franchise, et je ne t'en veux plus ! Prends mes ruisseaux dormants sous la grotte pensive, Prends tout ! prends mes rochers et mes bois chevelus !

C'est ainsi que le maître a fait ce paysage Où, sous la frondaison murmurante des bois Dont la masse frémit dans l'air comme un visage, Frissonne ce ruisseau, si vivant que j'y bois !

Et puisque sa peinture est vraiment si bien mise Dans ce chef-d'œuvre clair, ouvré comme un bijou, Ma foi ! pardonnons-lui sa femme sans chemise, Dont les cheveux sont faits de copeaux d'acajou !

Car ce puissant génie ailé qui se déploie En liberté, parfois a ses licences, mais Se trompe encore avec une robuste joie, Et ceux qui ne font rien ne se trompent jamais !

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