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1884

Comédiens

Théodore BANVILLE

Dans un chariot, sur la place Où Mangin vendait ses crayons, Casqué, poli comme une glace, Dans la gloire et dans les rayons ;

Un autre guerrier, qui se hâte Sous la pluie et ses arrosoirs, Vend avec orgueil une pâte Pour faire couper les rasoirs.

Et moustachu, nullement glabre, Ingénieux à copier, Il découpe avec son grand sabre D'étranges portraits en papier.

Mais tout est changé, hors le site ! Mangin, le héros sans remords, A vu le flot noir du Cocyte. Il est au rivage des morts.

Car suffit-il d'avoir le casque Et le sabre, farouche engin, Pour s'écrier d'un ton fantasque : Je suis Ajax ! Je suis Mangin !

Non, c'en est fait. Le cours des astres Emporte dans ses flots vermeils Les triomphes et les désastres Des Césars et des Rois-Soleils.

Mais l'Histoire en vain se dépite En embrouillant son écheveau, Et la foule se précipite Vers le comédien nouveau.

Comédien ? Eh oui, sans doute ! Malgré les anges gardiens Qui voudraient guider notre route, Nous sommes tous comédiens.

Ayant la Mort pour spectatrice, Tous, frappés du même fléau, Nous jouons Hamlet et Jocrisse ; Quelques-uns font les Roméo.

Tel, de qui la folie est douce, Met sur sa poitrine un paillon, Et parmi sa perruque rousse Voltige un vague papillon.

Telle, aux allures inhumaines, Pour laquelle nous ergotons, Joue en riant les Célimènes, Et telle autre fait les Gothons.

Tous, Frédéricks élémentaires, Hypothétiques Beauvallets, Font les Dieux, les rois, les notaires, Les bouffons, les Turcs, les valets.

Tel fait le capitan farouche. Moi-même, coiffé, sans humeur, Du noir béret de Scaramouche, Je joue un antique rimeur,

Déja courbé par l'âge impie Et par son souffle meurtrier, Qui tousse et fait de la copie En remâchant un vieux laurier.

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