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1873

Ballade en quittant le Havre-de-Grâce

Théodore BANVILLE

Enfin je pars et voici le navire. Adieu, Paris joyeux ! adieu, tombeau ! Vis sans savoir que Misère soupire, Maigre, et saignant sur son vieil escabeau,

Et ses seins nus mal couverts d'un lambeau. Vis dans ta haine et dans ton avarice ; Moi, je m'envole au gré de mon caprice. La voile s'enfle, éprise de l'éther,

Et, délivré, j'invoque ma nourrice, La mer aux flots tumultueux, la mer ! Adieu, prison où pleura mon martyre ! Adieu, Gobsecks à l'âme de corbeau !

La vague est là qui me berce et m'attire ; L'archer divin, jeune, féroce et beau, A sur la mer secoué son flambeau. Dans sa splendeur, comme une impératrice,

Elle sourit, la grande séductrice ; Et je respire, ivre du gouffre amer, Pour que son souffle odorant me guérisse, La mer aux flots tumultueux, la mer !

J'entends passer comme un accord de lyre. O lovelace en habit bleu barbeau, Féru d'amour pour une tirelire, Paris, adieu ! garde tes Mirabeau,

Et Ferraris et Juliette Beau ! Amuse-toi ; que ton été fleurisse. J'ai sous mes pieds la sainte inspiratrice Dont l'âpre haleine a pénétré ma chair,

La grande mer, la mer consolatrice, La mer aux flots tumultueux, la mer ! Toi, cœur blessé, ferme ta cicatrice. L'algue éplorée aux verts cheveux lambrisse

Le roc ; je vois briller au soleil clair La verte plaine où le flot se hérisse, La mer aux flots tumultueux, la mer !

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