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1884

A Paul Arène

Théodore BANVILLE

Oui, j'ai d'une lèvre sereine Goûté votre doux miel, Arène, Tout embaumé de floraison. Vos abeilles ont bien raison.

Une délicieuse haleine, Un bon parfum de marjolaine Caresse toute la maison. Vos abeilles ont bien raison.

Ah ! ces filles de la lumière Font la besogne coutumière Sans changer leur combinaison. Vos abeilles ont bien raison.

Bien qu'elles fabriquent du sucre, Elles dédaignent un vain lucre Lorsqu'elles en font livraison. Vos abeilles ont bien raison.

Ivres de thym et de lavande, Elles ne veulent pas qu'on vende Leur miel aussi cher qu'un poison. Vos abeilles ont bien raison.

Si de la sainte friandise On veut faire une marchandise, On les voit fuir vers l'horizon. Vos abeilles ont bien raison.

Délaissant le mercier frivole, L'essaim tout aussitôt s'envole Au ciel doré comme un blason. Vos abeilles ont bien raison.

O terre où nous nous reposâmes, Vendre tes parfums et tes âmes, Quelle stupide trahison ! Vos abeilles ont bien raison.

Nous du moins, chercheurs de merveilles, Ainsi que les chastes abeilles Restons purs dans notre prison ! Vos abeilles ont bien raison.

Qu'on se batte encor, par la ville, Pour madame de Longueville Ou madame de Montbazon ! Vos abeilles ont bien raison.

Mais l'abominable commerce, Vendre, comme du vin en perce, Les rouges lèvres de Suzon ! Vos abeilles ont bien raison.

Faisons des vers, et non des livres ! Et de rosée et de fleurs ivres, Couchons-nous dans le vert gazon. Vos abeilles ont bien raison.

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