Depuis que, renonçant à vivre, La Féerie est sans picotin, Et que l'on a, comme un sot livre, Fermé la Porte-Saint-Martin,
On plaignit, lorsque vous partîtes, Biches et divertissement, Les choses grandes et petites Qu'abrita ce vieux monument,
Les beaux trucs, les portions nues De mademoiselle Delval, Frédérick marchant dans les nues Et le souvenir de Dorval, —
O théâtre que je harangue ! — Et les auteurs, que tu n'avais Invités qu'à tirer la langue Devant les danses de navets !
Si la franchise me décore, Puis-je, sans faire four, nier Qu'à Paris on plaignit encore La défaite de Marc Fournier ?
On dit, et partout vous le lûtes : Celui que la détresse prit Si vite, après vingt ans de luttes, Fut toujours un homme d'esprit.
Peut-être qu'il perdit la tête Au son de la flûte et des cors ; Mais quoi ! C'est la muse qu'il tète. Il valait mieux que ses décors.
Il ignorait ce fait immonde Qu'ici-bas cinq et cinq font dix. Et c'est ainsi que tout le monde Eut sa part au De profundis.
Toi seule, qui, toujours raillée, Figurais dans La Biche au Bois, Pauvre Biche, seule empaillée Parmi tout ce monde aux abois !
Tu pars sans qu'un mot te console, Biche, qui sans doute à présent Figures sur une console Dans le Marais, triste présent
Offert par le tremblant concierge De ce théâtre où tu perchas, A quelque antique et douce vierge Immobile entre ses deux chats !
Nul ne t'a célébrée, ô Biche, Qui, pendant deux mille soirs, fis Beaucoup plus d'argent que Labiche ! Biche insensible à nos défis !
Biche marchant sur des basanes ! Qui, pour t'exempter de tout soin, Comme beaucoup de courtisanes, Au lieu de cœur avais du foin !
Biche ! en tes yeux d'Iphigénie, Tes auteurs, qu'un succès absout, Mettaient l'éclair de leur génie : En d'autres termes, — rien du tout.
Autour de toi, vingt-huit danseuses, Passant et sautant deux à deux, Agitaient leurs jambes osseuses Ou faisaient voir des monts hideux,
Et, triste gloire de ces bouges, Des bocaux montraient, sans haillon, Au lieu de poissons, des dos rouges Parmi quelque flots de paillon !
Tout cela pour te faire fête, Pour justifier ton emploi, Biche ! et maintenant, pauvre bête, Il n'est plus question de toi.
Eh bien, non ! si ce temps bégueule T'oublie, il ne sera pas dit Qu'ainsi tu disparaîtras seule Dans le bruit qui nous assourdit !
C'est pourquoi je t'offre cette ode, O Biche de La Biche au Bois Qu'un flot de poussière corrode. Je t'ai versé le nectar. Bois !
Exempte de remords et d'ire, Biche que nul ne doit plus voir, Moisis en paix ! car tu peux dire : J'ai fait du mal sans le savoir,
Et l'on m'empêchait d'être immonde, Hélas ! rien qu'en m'époussetant. — Combien de biches dans le monde Ne pourraient pas en dire autant !
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