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1875

A Charles Desfossez

Théodore BANVILLE

Puisqu'il faut songer au trépas Quand on a fini sa ballade, Docteur, ne me guérissez pas : Depuis trente ans, je suis malade !

J'ai le mal divin et mortel D'aimer toutes les belles choses, Et de frémir comme à l'autel Devant la majesté des roses.

J'ai le mal de croire au ciel bleu Où, quand ma raison perd ses voiles, Je vois distinctement un Dieu Mener les chariots d'étoiles.

Dans mon délire je revois Ces longs fleuves bordés de vignes Où les flots à la douce voix Charmaient les lauriers et les cygnes,

Et je cherche l'horizon pur Où, dans leurs graves symétries, Blanchissaient, éclairant l'azur, Les temples et les théories.

Ne me guérissez pas, docteur, Pour qu'ensuite je me promène, Insoucieux et triste acteur, Au milieu de la farce humaine.

Si jamais, sous un vil manteau, Histrion des frivoles haines, Je me mêlais sur un tréteau Aux diseurs de paroles vaines,

Si je devenais comme eux tous Un bouffon que la Muse évite, Accourez alors, hâtez-vous, Cher docteur, guérissez-moi vite !

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