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1775

SUR LE FANATISME

François-Marie AROUET

Charmante et sublime Émilie Amante de la Vérité, Ta solide philosophie T'a prouvé la Divinité.

Ton âme, éclairée et profonde, Franchissant les bornes du monde, S'élance au sein de son auteur. Tu parais son plus bel ouvrage ;

Et tu lui rends un digne hommage, Exempt de faiblesse et d'erreur. Mais si les traits de l'Athéisme Sont repoussés par ta raison,

De la coupe du Fanatisme Ta main renverse le poison : Tu sers la justice éternelle, Sans l'âcreté de ce faux zèle

De tant de dévots malfaisants, Tel qu'un sujet sincère et juste Sait approcher d'un trône auguste Sans les vices des courtisans.

Ce Fanatisme sacrilège Est sorti du sein des autels ; Il les profane, il les assiège, Il en écarte les mortels.

O Religion bienfaisante, Ce farouche ennemi se vante D'être né dans ton chaste flanc ! Mère tendre, mère adorable,

Croira-t-on qu'un fils si coupable Ait été formé de ton sang ? On a vu souvent des athées Estimables dans leurs erreurs ;

Leurs opinions infectées N'avaient point corrompu leurs mœurs. Spinosa fut toujours fidèle A la loi pure et naturelle

Du Dieu qu'il avait combattu ; Et ce Desbarreaux qu'on outrage, S'il n'eut pas les clartés du sage, En eut le cœur et la vertu.

Je sentirais quelque indulgence Pour un aveugle audacieux Qui nierait l'utile existence De l'astre qui brille à mes yeux.

Ignorer ton être suprême, Grand Dieu ! c'est un moindre blasphème, Et moins digne de ton courroux, Que de te croire impitoyable,

De nos malheurs insatiable, Jaloux, injuste comme nous. Lorsqu'un dévot atrabilaire, Nourri de superstition,

A, par cette affreuse chimère, Corrompu sa religion, Le voilà stupide et farouche ; Le fiel découle de sa bouche,

Le Fanatisme arme son bras ; Et, dans sa piété profonde, Sa rage immolerait le monde A son Dieu, qu'il ne connaît pas.

Ce sénat proscrit dans la France, Cette infâme Inquisition, Ce tribunal où l'ignorance Traîna si souvent la raison ;

Ces Midas en mitre, en soutane, Au philosophe de Toscane Sans rougir ont donné des fers. Aux pieds de leur troupe aveuglée,

Abjurez, sage Galilée, Le système de l'univers. Écoutez ce signal terrible Qu'on vient de donner dans Paris ;

Regardez ce carnage horrible, Entendez ces lugubres cris ; Le frère est teint du sang du frère, Le fils assassine son père,

La femme égorge son époux ; Leurs bras sont armés par des prêtres. O ciel ! sont-ce là les ancêtres De ce peuple léger et doux ?

Jansénistes et molinistes, Vous qui combattez aujourd'hui Avec les raisons des sophistes, Leurs traits, leur bile, et leur ennui,

Tremblez qu'enfin votre querelle Dans vos murs un jour ne rappelle Ces temps de vertige et d'horreur ; Craignez ce zèle qui vous presse :

On ne sent pas dans son ivresse Jusqu'où peut aller sa fureur. Malheureux, voulez-vous entendre La loi de la religion ?

Dans Marseille il fallait l'apprendre Au sein de la contagion, Lorsque la tombe était ouverte, Lorsque la Provence, couverte

Par les semences du trépas, Pleurant ses villes désolées Et ses campagnes dépeuplées, Fit trembler tant d'autres États.

Belsunce, pasteur vénérable, Sauvait son peuple périssant ; Langeron, guerrier secourable, Bravait un trépas renaissant ;

Tandis que vos lâches cabales Dans la mollesse et les scandales Occupaient votre oisiveté De la dispute ridicule

Et sur Quesnel et sur la bulle, Qu'oubliera la postérité. Pour instruire la race humaine Faut-il perdre l'humanité ?

Faut-il le flambeau de la Haine Pour nous montrer la Vérité ? Un ignorant, qui de son frère Soulage en secret la misère,

Est mon exemple et mon docteur ; Et l'esprit hautain qui dispute, Qui condamne, qui persécute, N'est qu'un détestable imposteur.

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