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1775

LE VRAI DIEU

François-Marie AROUET

Se peut-il que dans ses ouvrages L'homme aveugle ait mis son appui, Et qu'il prodigue ses hommages A des dieux moins divins que lui ?

Jusqu'à quand, par d'affreux blasphèmes, Rendrons-nous des honneurs suprêmes Aux métaux qu'ont formés nos mains ? Jusqu'à quand l'encens de la terre

Ira-t-il grossir le tonnerre Prêt à tomber sur les humains ? Descends des demeures divines, Grand Dieu les temps sont accomplis ;

L'Erreur enfin sur ses ruines Va voir des temples rétablis. Un jour pur commence à paraître ; Sur la terre un Dieu vient de naître

Pour nous arracher au tombeau. De l'enfer les monstres terribles, Abaissant leurs têtes horribles, Tremblent au pied de son berceau.

Mais l'homme, constant dans sa rage, S'oppose à sa félicité ; Amoureux de son esclavage, Il s'endort dans l'iniquité.

Je vois ses mains infortunées, Aux palmes du ciel destinées, S'offrir à des fers odieux. Il boit dans la coupe infernale,

Et l'épais venin qu'elle exhale Dérobe le jour à ses yeux. Ne peut-il des nuages sombres Percer la longue obscurité ?

Son Dieu porte à travers les ombres Le flambeau de la vérité. Ouvre les yeux, homme infidèle ; Suis le Dieu puissant qui t'appelle :

Mais tu te plais à l'ignorer. Affermi dans l'ingratitude, Tu voudrais que l'incertitude Te dispensât de l'adorer.

Mets le comble à tes injustices, Il n'est plus temps de reculer ; Ses vertus condamnent tes vices : Il faut le suivre, ou l'immoler.

L'Erreur, la Colère, l'Envie, Tout s'est armé contre sa vie. Que tardes-tu ? perce son flanc. De ses jours il t'a rendu maître ;

Et qui l'a bien pu méconnaître Craindra-t-il de verser son sang ? Ciel ! déjà ta rage exécute Ce qu'a présagé ma douleur ;

Ton juge, à tous les maux en butte, Va succomber sous ta fureur. Je vous vois, victime innocente, Sous le faix d'une croix pesante,

Vous traîner jusqu'au triste lieu. Tout est prêt pour le sacrifice : Vous semblez, de vos maux complice, Oublier que vous êtes Dieu.

O toi dont la course céleste Annonce aux hommes ton auteur, Soleil ! en cet état funeste Reconnais-tu ton Créateur ?

C'est à toi de punir la terre : Si le ciel suspend son tonnerre, Ta clarté doit s'évanouir. Va te cacher au sein de l'onde :

Peux-tu donner le jour au monde, Quand ton Dieu cesse d'en jouir ? Mais quel prodige me découvre Les flambeaux obscurs de la nuit ?

Le voile du temple s'entrouvre, Le ciel gronde, le jour s'enfuit. La terre, en abîmes ouverte, Avec regret se voit couverte

Du sang d'un Dieu qui la forma ; Et la Nature consternée Semble à jamais abandonnée Du feu divin qui l'anima.

Toi seul, insensible à tes peines, Tu chéris l'instant de ta mort. Grand Dieu ! grâce aux fureurs humaines, L'univers a changé de sort.

Je vois des palmes éternelles Croître en ces campagnes cruelles Qu'arrosa ton sang précieux. L'homme est heureux d'être perfide,

Et, coupables d'un déicide, Tu nous fais devenir des dieux.

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