Skip to content
1775

A LA VÉRITÉ

François-Marie AROUET

Vérité, c'est toi que j'implore ; Soutiens ma voix, dicte mes vers. C'est toi qu'on craint et qu'on adore, Toi qui fais trembler les pervers.

Tes yeux veillent sur la justice ; Sous tes pieds tombe l'artifice, Par la main du Temps abattu : Témoin sacré, juge inflexible,

Tu mis ton trône incorruptible Entre l'audace et la vertu. Qu'un autre en sa fougue hautaine, Insultant aux travaux de Mars,

Soit le flatteur du prince Eugène, Et le Zoïle des Césars ; Qu'en adoptant l'erreur commune, Il n'impute qu'à la fortune

Les succès des plus grands guerriers, Et que du vainqueur du Granique Son éloquence satirique Pense avoir flétri les lauriers.

Illustres fléaux de la terre, Qui dans votre cours orageux Avez renversé par la guerre D'autres brigands moins courageux,

Je vous hais ; mais je vous admire : Gardez cet éternel empire Que la gloire a sur nos esprits ; Ce sont les tyrans sans courage

A qui je ne dois pour hommage Que de l'horreur et du mépris. Kouli-Kan ravage l'Asie, Mais en affrontant le trépas :

Tout mortel a droit sur sa vie ; Qu'il expire sous mille bras ; Que le brave immole le brave. Le guerrier qui frappa Gustave

Ailleurs eût rampé sous ses lois ; Et, dans ces fameuses journées Au droit du glaive destinées, Tout soldat est égal aux rois.

Mais que ce fourbe sanguinaire, De Charles-Quint l'indigne fils, Cet hypocrite atrabilaire, Entouré d'esclaves hardis,

Entre les bras de sa maîtresse Plongé dans la flatteuse ivresse De la volupté qui l'endort, Aux dangers dérobant sa tête,

Envoie en cent lieux la tempête, Les fers, la discorde, et la mort : Que Borgia, sous sa tiare Levant un front incestueux,

Immole à sa fureur avare Tant de citoyens vertueux, Et que la sanglante Italie Tremble, se taise, et s'humilie

Aux pieds de ce tyran sacré : O terre ! ô peuples qu'il offense ! Criez au ciel, criez vengeance ; Armez l'univers conjuré.

O vous tous qui prétendez être Méchants avec impunité, Vous croyez n'avoir point de maître : Qu'est-ce donc que la Vérité ?

S'il est un magistrat injuste, Il entendra la voix auguste Qui contre lui va prononcer ; Il verra sa honte éternelle

Dans les traits d'un burin fidèle Que le temps ne peut effacer. Quel est parmi nous le barbare ? Ce n'est point le brave officier

Qui de Champagne ou de Navarre Dirige le courage altier : C'est un pédant morne et tranquille, Gonflé d'un orgueil imbécile,

Et qui croit avoir mérité Mieux que les Molé vénérables Le droit de juger ses semblables, Pour l'avoir jadis acheté.

Arrête, âme atroce, âme dure, Qui veux dans tes graves fureurs Qu'on arrache par la torture La vérité du fond des cœurs.

Torture ! usage abominable Qui sauve un robuste coupable, Et qui perd le faible innocent, Du faîte éternel de son temple

La Vérité qui vous contemple Détourne l'œil en gémissant. Vérité, porte à la Mémoire, Répète aux plus lointains climats

L'éternelle et fatale histoire Du supplice affreux des Calas ; Mais dis qu'un monarque propice, En foudroyant cette injustice,

A vengé tes droits violés. Et vous, de Thémis interprètes, Méritez le rang où vous êtes ; Aimez la justice, et tremblez.

Qu'il est beau, généreux d'Argence, Qu'il est digne de ton grand cœur De venger la faible innocence Des traits du calomniateur !

Souvent l'Amitié chancelante Resserre sa pitié prudente ; Son cœur glacé n'ose s'ouvrir ; Son zèle est réduit à tout craindre :

Il est cent amis pour nous plaindre, Et pas un pour nous secourir. Quel est ce guerrier intrépide ? Aux assauts je le vois voler ;

A la cour je le vois timide : Qui sait mourir n'ose parler. La Germanie et l'Angleterre Par cent mille coups de tonnerre

Ne lui font pas baisser les yeux : Mais un mot, un seul mot l'accable ; Et ce combattant formidable N'est qu'un esclave ambitieux.

Imitons les mœurs héroïques De ce ministre des combats, Qui de nos chevaliers antiques A le cœur, la tête, et le bras ;

Qui pense et parle avec courage, Qui de la Fortune volage Dédaigne les dons passagers, Qui foule aux pieds la calomnie,

Et qui sait mépriser l'envie, Comme il méprisa les dangers.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
A LA VÉRITÉ · François-Marie AROUET · Poetry Cove