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1913

Vendémiaire

Guillaume APOLLINAIRE

Hommes de l'avenir souvenez-vous de moiHommes de l'avenir souvenez-vous de moi Je vivais à l'époque où finissaient les roisJe vivais à l'époque où finissaient les rois Tour à tour ils mouraient silencieux et tristesTour à tour ils mouraient silencieux et tristes Et trois fois courageux devenaient trismégistesEt trois fois courageux devenaient trismégistes

Que Paris était beau à la fin de septembreQue Paris était beau à la fin de septembre Chaque nuit devenait une vigne où les pampresChaque nuit devenait une vigne où les pampres Répandaient leur clarté sur la ville et là-hautRépandaient leur clarté sur la ville et là-haut Astres mûrs becquetés par les ivres oiseauxAstres mûrs becquetés par les ivres oiseaux

De ma gloire attendaient la vendange de l'aubeDe ma gloire attendaient la vendange de l'aube Un soir passant le long des quais déserts et sombresUn soir passant le long des quais déserts et sombres En rentrant à Auteuil j'entendis une voixEn rentrant à Auteuil j'entendis une voix Qui chantait gravement se taisant quelquefoisQui chantait gravement se taisant quelquefois

Pour que parvînt aussi sur les bords de la SeinePour que parvînt aussi sur les bords de la Seine La plainte d'autres voix limpides et lointainesLa plainte d'autres voix limpides et lointaines Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces crisEt j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris Qu'éveillait dans la nuit la chanson de ParisQu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris

J'ai soif villes de France et d'Europe et du mondeJ'ai soif villes de France et d'Europe et du monde Venez toutes couler dans ma gorge profondeVenez toutes couler dans ma gorge profonde Je vis alors que déjà ivre dans la vigne ParisJe vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris Vendangeait le raisin le plus doux de la terreVendangeait le raisin le plus doux de la terre

Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrentCes grains miraculeux qui aux treilles chantèrent Et Rennes répondit avec Quimper et VannesEt Rennes répondit avec Quimper et Vannes Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitantsNous voici ô Paris Nos maisons nos habitants Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleilCes grappes de nos sens qu'enfanta le soleil

Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveilleSe sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les muraillesNous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pasCes berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas Et d'amont en aval nos pensées ô rivièresEt d'amont en aval nos pensées ô rivières

Les oreilles des écoles et nos mains rapprochéesLes oreilles des écoles et nos mains rapprochées Aux doigts allongés nos mains les clochersAux doigts allongés nos mains les clochers Et nous t'apportons aussi cette souple raisonEt nous t'apportons aussi cette souple raison Que le mystère clôt comme une porte la maisonQue le mystère clôt comme une porte la maison

Ce mystère courtois de la galanterieCe mystère courtois de la galanterie Ce mystère fatal fatal d'une autre vieCe mystère fatal fatal d'une autre vie Double raison qui est au-delà de la beautéDouble raison qui est au-delà de la beauté Et que la Grèce n'a pas connue ni l'OrientEt que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient

Double raison de la Bretagne où lame à lameDouble raison de la Bretagne où lame à lame L'océan châtre peu à peu l'ancien continentL'océan châtre peu à peu l'ancien continent Et les villes du Nord répondirent gaiementEt les villes du Nord répondirent gaiement Ô Paris nous voici boissons vivantesÔ Paris nous voici boissons vivantes

Les viriles cités où dégoisent et chantentLes viriles cités où dégoisent et chantent Les métalliques saints de nos saintes usinesLes métalliques saints de nos saintes usines Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuéesNos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées Comme fit autrefois l'Ixion mécaniqueComme fit autrefois l'Ixion mécanique

Et nos mains innombrablesEt nos mains innombrables Usines manufactures fabriques mainsUsines manufactures fabriques mains Où les ouvriers nus semblables à nos doigtsOù les ouvriers nus semblables à nos doigts Fabriquent du réel à tant par heureFabriquent du réel à tant par heure

Nous te donnons tout celaNous te donnons tout cela Et Lyon répondit tandis que les anges de FourvièresEt Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prièresTissaient un ciel nouveau avec la soie des prières Désaltère-toi Paris avec les divines parolesDésaltère-toi Paris avec les divines paroles

Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurentQue mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent Toujours le même culte de sa mort renaissantToujours le même culte de sa mort renaissant Divise ici les saints et fait pleuvoir le sangDivise ici les saints et fait pleuvoir le sang Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleurHeureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur

Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrirUn enfant regarde les fenêtres s'ouvrir Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offritEt des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrit Les villes du Midi répondirent alorsLes villes du Midi répondirent alors Noble Paris seule raison qui vis encoreNoble Paris seule raison qui vis encore

Qui fixes notre humeur selon ta destinéeQui fixes notre humeur selon ta destinée Et toi qui te retires MéditerranéeEt toi qui te retires Méditerranée Partagez-vous nos corps comme on rompt des hostiesPartagez-vous nos corps comme on rompt des hosties Ces très hautes amours et leur danse orphelineCes très hautes amours et leur danse orpheline

Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimesDeviendront ô Paris le vin pur que tu aimes Et un râle infini qui venait de SicileEt un râle infini qui venait de Sicile Signifiait en battement d'ailes ces parolesSignifiait en battement d'ailes ces paroles Les raisins de nos vignes on les a vendangésLes raisins de nos vignes on les a vendangés

Et ces grappes de morts dont les grains allongésEt ces grappes de morts dont les grains allongés Ont la saveur du sang de la terre et du selOnt la saveur du sang de la terre et du sel Les voici pour ta soif ô Paris sous le cielLes voici pour ta soif ô Paris sous le ciel Obscurci de nuées faméliquesObscurci de nuées faméliques

Que caresse Ixion le créateur obliqueQue caresse Ixion le créateur oblique Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'AfriqueEt où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique Ô raisins Et ces yeux ternes et en familleÔ raisins Et ces yeux ternes et en famille L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyentL'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent

Mais où est le regard lumineux des sirènesMais où est le regard lumineux des sirènes Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-làIl trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là Il ne tournera plus sur l'écueil de ScyllaIl ne tournera plus sur l'écueil de Scylla Où chantaient les trois voix suaves et sereinesOù chantaient les trois voix suaves et sereines

Le détroit tout à coup avait changé de faceLe détroit tout à coup avait changé de face Visages de la chair de l'onde de toutVisages de la chair de l'onde de tout Ce que l'on peut imaginerCe que l'on peut imaginer Vous n'êtes que des masques sur des faces masquéesVous n'êtes que des masques sur des faces masquées

Il souriait jeune nageur entre les rivesIl souriait jeune nageur entre les rives Et les noyés flottant sur son onde nouvelleEt les noyés flottant sur son onde nouvelle Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintivesFuyaient en le suivant les chanteuses plaintives Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueilElles dirent adieu au gouffre et à l'écueil

A leurs pâles époux couchés sur les terrassesA leurs pâles époux couchés sur les terrasses Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleilPuis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astresLes suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouvertsLorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts

Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiverErrer au site où l'hydre a sifflé cet hiver Et j'entendis soudain ta voix impérieuseEt j'entendis soudain ta voix impérieuse O RomeO Rome Maudire d'un seul coup mes anciennes penséesMaudire d'un seul coup mes anciennes pensées

Et le ciel où l'amour guide les destinéesEt le ciel où l'amour guide les destinées Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croixLes feuillards repoussés sur l'arbre de la croix Et même la fleur de lys qui meurt au VaticanEt même la fleur de lys qui meurt au Vatican Macèrent dans le vin que je t'offre et qui aMacèrent dans le vin que je t'offre et qui a

La saveur du sang pur de celui qui connaîtLa saveur du sang pur de celui qui connaît Une autre liberté végétale dont tuUne autre liberté végétale dont tu Ne sais pas que c'est elle la suprême vertuNe sais pas que c'est elle la suprême vertu Une couronne du trirègne est tombée sur les dallesUne couronne du trirègne est tombée sur les dalles

Les hiérarques la foulent sous leurs sandalesLes hiérarques la foulent sous leurs sandales Ô splendeur démocratique qui pâlitÔ splendeur démocratique qui pâlit Vienne le nuit royale où l'on tuera les bêtesVienne le nuit royale où l'on tuera les bêtes La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombeLa louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe

Une foule de rois ennemis et cruelsUne foule de rois ennemis et cruels Ayant soif comme toi dans la vigne éternelleAyant soif comme toi dans la vigne éternelle Sortiront de la terre et viendront dans les airsSortiront de la terre et viendront dans les airs Pour boire de mon vin par deux fois millénairePour boire de mon vin par deux fois millénaire

La Moselle et le Rhin se joignent en silenceLa Moselle et le Rhin se joignent en silence C'est l'Europe qui prie nuit et jour à CoblenceC'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence Et moi qui m'attardais sur le quai à AuteuilEt moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil Quand les heures tombaient parfois comme les feuillesQuand les heures tombaient parfois comme les feuilles

Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prièreDu cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière Qui joignait la limpidité de ces rivièresQui joignait la limpidité de ces rivières O Paris le vin de ton pays est meilleur que celuiO Paris le vin de ton pays est meilleur que celui Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nordQui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord

Tous les grains ont mûri pour cette soif terribleTous les grains ont mûri pour cette soif terrible Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoirMes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir Tu boiras à longs traits tout le sang de l'EuropeTu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe Parce que tu es beau et que seul tu es nobleParce que tu es beau et que seul tu es noble

Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenirParce que c'est dans toi que Dieu peut devenir Et tous mes vignerons dans ces belles maisonsEt tous mes vignerons dans ces belles maisons Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eauxQui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux Dans ces belles maisons nettement blanches et noiresDans ces belles maisons nettement blanches et noires

Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloireSans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire Mais nous liquides mains jointes pour la prièreMais nous liquides mains jointes pour la prière Nous menons vers le sel les eaux aventurièresNous menons vers le sel les eaux aventurières Et la ville entre nous comme entre des ciseauxEt la ville entre nous comme entre des ciseaux

Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eauxNe reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux Dont quelque sifflement lointain parfois s'élanceDont quelque sifflement lointain parfois s'élance Troublant dans leur sommeil les filles de CoblenceTroublant dans leur sommeil les filles de Coblence Les villes répondaient maintenant par centainesLes villes répondaient maintenant par centaines

Je ne distinguais plus leurs paroles lointainesJe ne distinguais plus leurs paroles lointaines Et Trèves la ville ancienneEt Trèves la ville ancienne A leur voix mêlait la sienneA leur voix mêlait la sienne L'univers tout entier concentré dans ce vinL'univers tout entier concentré dans ce vin

Qui contenait les mers les animaux les plantesQui contenait les mers les animaux les plantes Les cités les destins et les astres qui chantentLes cités les destins et les astres qui chantent Les hommes à genoux sur la rive du cielLes hommes à genoux sur la rive du ciel Et le docile fer notre bon compagnonEt le docile fer notre bon compagnon

Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-mêmeLe feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon frontTous les fiers trépassés qui sont un sous mon front L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissanteL'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante Tous les noms six par six les nombres un à unTous les noms six par six les nombres un à un

Des kilos de papier tordus comme des flammesDes kilos de papier tordus comme des flammes Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossementsEt ceux-là qui sauront blanchir nos ossements Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemmentLes bons vers immortels qui s'ennuient patiemment Des armées rangées en batailleDes armées rangées en bataille

Des forêts de crucifix et mes demeures lacustresDes forêts de crucifix et mes demeures lacustres Au bord des yeux de celle que j'aime tantAu bord des yeux de celle que j'aime tant Les fleurs qui s'écrient hors de bouchesLes fleurs qui s'écrient hors de bouches Et tout ce que je ne sais pas direEt tout ce que je ne sais pas dire

Tout ce que je ne connaîtrai jamaisTout ce que je ne connaîtrai jamais Tout cela tout cela changé en ce vin purTout cela tout cela changé en ce vin pur Dont Paris avait soifDont Paris avait soif Me fut alors présentéMe fut alors présenté

Actions belles journées sommeils terriblesActions belles journées sommeils terribles Végétation Accouplements musiques éternellesVégétation Accouplements musiques éternelles Mouvements Adorations douleur divineMouvements Adorations douleur divine Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblezMondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez

Je vous ai bus et ne fut pas désaltéréJe vous ai bus et ne fut pas désaltéré Mais je connus dès lors quelle saveur a l'universMais je connus dès lors quelle saveur a l'univers Je suis ivre d'avoir bu tout l'universJe suis ivre d'avoir bu tout l'univers Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandresSur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres

Écoutez-moi je suis le gosier de ParisÉcoutez-moi je suis le gosier de Paris Et je boirai encore s'il me plaît l'universEt je boirai encore s'il me plaît l'univers Écoutez mes chants d'universelle ivrognerieÉcoutez mes chants d'universelle ivrognerie Et la nuit de septembre s'achevait lentementEt la nuit de septembre s'achevait lentement

Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la SeineLes feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine Les étoiles mouraient le jour naissait à peineLes étoiles mouraient le jour naissait à peine

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