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1834

Primevères

André Hasselt

II.

Mais nous ne sommes plus au temps des grandes choses. A la voix du passé nos oreilles sont closes. Nous ployons à tout vent le front comme un roseau. L'air des camps userait nos poitrines débiles; Le fer serait trop lourd à nos mains inhabiles, A nos mains qui sauraient mieux tourner le fuseau.

Nous ne savons plus même avoir de bonne haine. Lâches nous crions haut, mais la peur nous enchaîne. Nos ames et nos coeurs sont des foyers éteints. Nous reculons devant une lutte virile. Si parfois la colère en notre sein fébrile S'allume, c'est pour trois matins.

Pourvu qu'un chaud printemps embaume notre voie; Qu'une femme nous rie, enfant que nous envoie Dieu, comme un ange saint, pour essuyer nos pleurs; Qu'un ciel serein et pur illumine nos fêtes, Et ne couve jamais l'orage sur nos têtes, Et verse, chaque jour, la rosée à nos fleurs;

Nous voyons de sang-froid les peuples qu'on égorge Sous le pied des bourreaux tordre, en râlant, la gorge; La hache remplacer le sceptre au poing des rois, Et nos frères pieds nus errer le long des fleuves, Hélas! et la Pologne, en ses campagnes veuves, Traîner, comme Jésus, sa croix;

Et (portant, comme lui, la couronne d'épine Sur son front d'où le sang coule en rouge crépine) Du Calvaire des rois gravir le noir coteau, Et marcher en priant pour nous, sans qu'au passage Vienne une main pieuse essuyer son visage Ou lui rendre moins lourdles plis de son manteau.

Nous sommes des maudits, nous sommes des infâmes. Nous avons moins de force aux veines que les femmes. De nos pères en nous rien, hélas! n'est resté. Pour qui donc, pour qui donc, en son aire profonde, L'avenir couve-t-il, sous son aile féconde, L'oeuf sacré de la liberté?

Septembre 1833.

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