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1867

EXIL

Jean AICARD

J’ai besoin de silence… oh ! ne me parlez pas ! J’écoute au fond de moi le murmure d’un rêve, Et j’entrevois au loin, sous les vapeurs, là-bas, La Provence éclatante et chaude qui s’élève !

Un souffle amer, pesant, me traverse le cœur… Est-ce toi, folle brise ou mistral des collines ? Est-ce vous dont le vol a pris tant de lenteur, Parce qu’il s’est chargé des essences marines ?

Souffle étrange ! parfum qui trouble ! souvenir ! Toujours et malgré tout tu pénètres mon âme, Et tu me fais chanter, et tu me fais souffrir, Souvenir ! nom cruel, doux comme un nom de femme !

J’ai tout quitté ! ma sœur, mes flots et mon soleil ! J’ai quitté la nature ardente de Provence, Quitté mon fier pays ignorant du sommeil, Qui moissonne sans trêve et sans trêve ensemence !

Tu ne me tendras plus, ma sœur, tes douces mains ; Je suis seul maintenant ! je vais tête baissée, Et je saigne de voir le peuple des humains Oublier les hauteurs calmes de la Pensée.

C’est fini. Je suis là, morne. J’ai tout quitté ! J’ai fui ! Je suis parti sans regarder derrière !… Elle n’est plus à moi, la bleue immensité Tressaillant de bonheur, d’amour et de lumière !

Je ne vais plus, le front tout pensif, dans les bois, Respirer le printemps amoureux et sauvage ! Je ne suis plus l’amant si joyeux autrefois Des vagues aux yeux bleus qui chantent sur la plage !

Ah ! que je vous aimais, magnifiques sommets ! Pins et chênes mouvants, collines virginales, Cimes de la Provence, ah ! que je vous aimais ! Vous qui montez au ciel mieux que les cathédrales !

Pics de Coudon, Faron, grands rêveurs soucieux, Comme vous tentez bien l’escalade suprême ! Comme vous heurtez bien votre colère aux cieux ! Révoltés au cœur chaste et ferme, vous que j’aime !

Ô Provence, aujourd’hui je parle et chante ainsi ! Et, lorsque je t’avais, c’étaient d’autres contrées Que mon âme en pleurant se rappelait aussi, Et qu’aussi je nommais sublimes et sacrées !

Oui, par-delà les monts et par-dessus l’azur, Plus loin que le nuage et plus haut que les astres, Je sais confusément un pays jeune et pur, Un pays affranchi du mal et des désastres !

Là, l’Amour fraternel est de tous bien connu ! Là, tout arbre a des fruits et chaque enfant sa mère ; On ne voit pas un homme errant, débile et nu, Manger le froment dur de la pâle misère !

C’est le pays où luit la bonne Volonté !… Ah ! mon cœur de vingt ans, comme vous battez vite Au nom de la patrie et de la vérité !… Tel, au bord de son nid, l’aiglon tremble et palpite !

Eh bien ! un peu de temps, un peu de temps encor, Ô splendide pays des âmes immortelles, Et je pourrai vers toi prendre enfin mon essor, Quand la mâle Vertu m’aura donné des ailes !

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