Comment vous conter une fable A vous qui de la vérité Faites votre divinité, Et qui la contemplez dans son charme ineffable
Au sommet par elle habité? Je crains que ma témérité N'incline votre esprit affable Vers-un peu de sévérité.
Cependant voici mon excuse : Votre mère est ici, comme toujours, ma Muse ; Je lui dois le sujet qu'en rimes j'ai traité. Elle-même l'a raconté
Certain soir, a la Maison-Rose. Heureux si je n'ai pas gâté, En la mettant en vers, sa prose ! Échappée en se débattant
Des filets d'un pécheur, sur l'herbe de la rive, Une carpe gisait plaintive. Près d'expirer à chaque instant, Elle accusait la destinée.
Bien d'autres à sa place en eussent fait autant ; Vous-même, auriez-vous eu l'âme plus résignée? Quelqu'un s'en étonna pourtant, Et ce fut Jean Lapin. Comme il allait sautant
A travers la prairie ornée De mille fleurs, il s'approche, il entend La plainte de la carpe et, d'un ton important, Débite à cette infortunée
Ce discours comme on en fait tant : « De quoi vous plaignez-vous, et quelle fantaisie Vous fait maudire le destin Quand vous avez ici doux repos et festin
D'herbe tendre, de fleurs au parfum d'ambroisie, Sous le rayon pur du matin? Lieu charmant ! volupté choisie ! En vérité, je vous le dis,
Ce rivage est le Paradis. Ma commère, cessez une plainte importune, Imitez-moi : voyez quel plaisir est le mien, Et connaissez par moi votre bonne fortune ! »
La carpe ne répartit rien, Non faute de raison, comme on le pense bien. Or, comme elle expirait muette, Certain passant pour elle en ces mots répondit :
« Maître Lapin, c'est fort bien dit Pour un lapin, mais la pauvrette Était carpe ; ce fut son tort, Et c'est la cause de sa mort. »
Hommes, celte histoire est la nôtre : A chaque être son élément ! A chaque âme son aliment ! Ce qui fait vivre l'un fait souvent mourir l'autre.
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